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Tout cela ne fait qu’accroître la nervosité de Hunt. Cela et, sans doute, l’état de manque où il se trouve du fait qu’il n’est plus en contact avec l’infosphère. J’imagine ce qu’il ressent. Pour quelqu’un comme lui, qui a toujours vécu dans un monde où l’information est à portée de la main, où la communication avec n’importe qui, n’importe où, est considérée comme un fait acquis, et où les distances à parcourir n’excèdent jamais la plus proche station distrans, cette soudaine régression vers une existence semblable à celle que nos ancêtres ont connue équivaut sans doute à se réveiller soudain paralysé et aveugle. Mais après avoir tempêté et ragé durant nos quelques heures de marche, il avait fini par se retrancher derrière une moue sombre et taciturne.

— La Présidente a besoin de moi ! ne cessait-il de répéter durant la première heure.

— Elle a également besoin des informations que je lui apportais. Mais c’est ainsi, nous ne pouvons rien y faire.

— Où sommes-nous donc ?

C’était au moins la dixième fois qu’il demandait cela. Je lui avais déjà parlé de la réplique de l’Ancienne Terre, mais je savais que ce n’était pas cela qui l’intéressait maintenant.

— Nous sommes en quarantaine, je pense.

— Et c’est le Centre qui nous a transportés ici ?

— On peut le supposer.

— Comment fait-on pour quitter ce monde ?

— Je l’ignore. Il est probable qu’une porte distrans apparaîtra quand ils jugeront que la quarantaine ne sert plus à rien.

Hunt jura entre ses dents.

— Pourquoi moi, Severn ? Pourquoi veulent-ils me maintenir en quarantaine ?

Je haussai les épaules. Je supposais que c’était parce qu’il avait entendu ce que j’avais dit à propos de Pacem, mais je n’en étais pas sûr. Je ne pouvais être sûr de rien.

La route traversait des prés et des vignobles. Elle sinuait à travers des collines basses et des vallées d’où l’on apercevait quelquefois la mer.

— Où mène ce chemin, d’après vous ? me demanda Hunt peu avant notre découverte de l’auberge.

— Tous les chemins mènent à Rome.

— Je ne plaisante pas, Severn.

— Moi non plus, H. Hunt.

Il ramassa un caillou au bord de la route et le lança au loin dans les buissons. Quelque part, une grive fit entendre son chant.

— Vous êtes déjà venu ici ?

Il y avait une accusation dans sa voix, comme si je l’avais kidnappé. Ce qui n’était pas impossible, après tout.

— Non, répondis-je.

Mais Keats, oui, avais-je failli ajouter. Mes souvenirs transplantés affluaient à la surface, ils m’envahissaient presque de leur sentiment de perte et de mortalité omniprésente. Si loin de ses amis, si loin de Fanny, son unique et éternel amour.

— Vous êtes sûr que vous n’avez pas accès à l’infosphère ?

— Sûr et certain.

Il n’avait pas parlé de la mégasphère, et je ne me sentais pas obligé de lui donner le renseignement. L’idée de pénétrer dans la mégasphère et de m’y perdre me terrifie trop.

Nous découvrîmes l’auberge au moment où le soleil se couchait. Elle était nichée au creux d’un vallon, et on voyait de la fumée qui montait de la cheminée de pierre.

Nous mangeâmes dans la pénombre. L’obscurité se pressait contre les carreaux. La seule lumière dont nous disposions, à part le feu qui brûlait dans l’âtre, était celle de deux chandelles posées sur un rebord de pierre.

— Cet endroit me ferait presque croire aux fantômes, me dit-il.

— J’y crois déjà, moi, répliquai-je.

C’est la nuit. Je me réveille secoué par une quinte de toux. Je sens quelque chose d’humide sur mon torse nu. J’entends Hunt qui tâtonne pour trouver la chandelle. Lorsqu’il l’allume, je vois du sang sur moi et sur les draps.

— Mon Dieu ! murmure Hunt, horrifié. Qu’est-ce que c’est ? Que se passe-t-il ?

— Une hémorragie…

Une nouvelle quinte m’empêche de continuer. Elle me laisse épuisé et un peu plus couvert de sang. Je tente de me lever, mais ma tête retombe sur l’oreiller. Je tends la main en direction de la cuvette d’eau et de la serviette posées sur la table de nuit.

— Merde ! fait Hunt.

Il cherche mon persoc pour avoir un diagnostic, mais je n’en ai plus. Je me suis débarrassé sur la route, avant d’arriver à l’auberge, de l’instrument encombrant que m’avait donné Hoyt.

Hunt retire son propre persoc, en règle l’affichage et me le passe au poignet. Mais il est incapable d’interpréter les paramètres. Tout ce qu’il peut apprendre de l’instrument, c’est que j’ai besoin de soins immédiats. Comme tous les gens de sa génération, Hunt n’a jamais été confronté au spectacle de la maladie ou de la mort. Ce sont des questions professionnelles, qui sont réglées à l’écart des masses.

— Ce n’est rien, lui dis-je dans un souffle rauque.

La toux est passée, mais la fatigue pèse sur moi comme un manteau de pierre. Je tends de nouveau la main vers la serviette. Hunt la mouille et essuie le sang sur mon torse et mes bras. Il m’aide à me lever et à m’asseoir sur l’unique siège de la chambre pendant qu’il retire les draps et les couvertures souillés.

— Vous comprenez ce qui se passe ? me demande-t-il d’un ton sincèrement préoccupé.

— Oui, lui dis-je en essayant de sourire. Précision des détails. Vraisemblance. L’ontogénie résume la phylogénie.

— Parlez clairement ! fait-il sèchement en m’aidant à me recoucher. Quelle est la cause de cette hémorragie ? Que puis-je faire pour vous aider ?

— Me donner un verre d’eau, s’il vous plaît.

Je bois lentement. Je sens la toux monter lentement dans ma poitrine et dans ma gorge, mais je lutte pour ne pas céder à une nouvelle quinte. J’ai l’impression d’avoir le ventre en feu.

— Qu’est-ce qui vous arrive ? insiste Hunt.

Je réponds lentement, en choisissant soigneusement mes mots, comme si j’avançais les pieds sur un terrain miné. La toux ne monte pas davantage.

— C’est une maladie appelée phtisie. Tuberculose. Au stade final, d’après l’hémorragie.

Le visage de basset du conseiller de Gladstone est devenu blême.

— Bon Dieu ! Je n’ai jamais entendu parler de ça.

Il tend le poignet comme pour consulter son persoc, mais s’aperçoit qu’il ne l’a plus sur lui. Je lui rends l’instrument en ajoutant :

— C’est une maladie qui n’existe plus depuis des siècles. John Keats en souffrait. Il en est mort. Et ce cybride est celui de Keats.

Hunt se tourne vers la porte comme s’il voulait courir chercher de l’aide.

— Le Centre va certainement nous laisser repartir, maintenant ! Ils ne peuvent pas vous obliger à rester sur ce monde sans aucun secours médical !

Je laisse aller ma tête en arrière contre le moëlleux oreiller. Sous la toile, je sens le duvet.

— C’est sans doute précisément pour cela qu’ils me gardent ici. Nous verrons bien demain, quand nous arriverons à Rome.

— Mais vous n’êtes pas en état de voyager ! Il n’est pas question de quitter cette auberge demain.

— On verra.

Je ferme les yeux.

Au matin, une vettura nous attend dans la rue. Une grosse jument grise y est attelée. Elle roule les yeux à notre approche. Son haleine est visible dans l’air glacé du matin.