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— Et ça, qu’est-ce que c’est encore ? me demande Hunt.

— Un cheval.

Il tend la main vers l’animal comme s’il s’attendait, en lui touchant le flanc, à le voir disparaître comme une bulle de savon qu’on crève. Mais l’animal est bien réel. Hunt retire précipitamment sa main lorsque la jument renâcle en agitant la queue.

— Les chevaux sont une race disparue, me dit Hunt. Leur ARN n’a jamais été reconstitué.

— Celui-ci a pourtant l’air parfaitement réel, lui dis-je en grimpant dans la calèche pour m’asseoir sur la banquette étroite.

Hunt prend place à côté de moi. Ses longs doigts s’agitent nerveusement.

— Qui va conduire ? Où sont les commandes ?

Il n’y a pas de rênes. La place du cocher est vide.

— Voyons si le cheval connaît le chemin.

Au moment même où je prononce ces mots, la voiture se met lentement en route. Les roues sautent sur chaque pavé de la chaussée rudimentaire.

— C’est une plaisanterie qu’on nous fait, n’est-ce pas ? me demande Hunt.

Il lève la tête vers le ciel bleu sans nuages au-dessus des champs cultivés. Je tousse, aussi discrètement que possible, dans un mouchoir que j’ai taillé dans l’une des serviettes de l’auberge.

— C’est possible. Mais qu’est-ce qui ne l’est pas ?

Il ignore mon sophisme, et nous continuons de tressauter sur les cailloux de la route vers ce que le destin nous réserve.

— Où sont Hunt et Severn ? demande Meina Gladstone.

Sedeptra Akasi, la jeune femme noire qui était la plus proche collaboratrice de Gladstone après Hunt, se pencha pour ne pas perturber la réunion avec les militaires.

— Toujours pas de nouvelles, H. Présidente.

— C’est impossible ! Severn est muni d’un traceur, et Hunt s’est distransporté sur Pacem il y a moins d’une heure. Où diable sont-ils passés ?

Akasi jeta un coup d’œil au mémofax qu’elle avait déployé sur la table.

— La sécurité les a perdus. La police des transits n’a pas pu retrouver leur trace. Tout ce que le terminal distrans a retenu, c’est qu’ils avaient correctement entré le code de TC2. Ils ont franchi la porte, mais ils ne sont jamais arrivés ici.

— Impossible !

— Je sais, H. Présidente.

— Je veux parler à Albedo ou à n’importe quel autre conseiller IA dès que cette réunion sera terminée.

— Entendu.

Les deux femmes reportèrent leur attention sur la conférence. Le Centre de Commandement Tactique de la Maison du Gouvernement avait été relié à la salle du conseil de guerre du Commandement d’Olympus ainsi qu’à la plus grande salle de conférences du Sénat par des portails distrans de quinze mètres carrés de superficie, visuellement ouverts, de sorte que le triple espace ainsi créé ressemblait à une énorme caverne asymétrique. Les holos projetés dans cette salle d’état-major semblaient se prolonger à l’infini. Les colonnes de données flottaient partout le long des murs.

— Quatre minutes avant l’incursion cislunaire, déclara l’amiral Singh.

— Leurs armes à long rayon d’action auraient pu être utilisées depuis longtemps sur Heaven’s Gate, fit remarquer le général Morpurgo. On dirait qu’ils font preuve d’une certaine retenue.

— Ils n’ont pas fait preuve de retenue envers nos vaisseaux-torches, ironisa Garion Persov, des services diplomatiques.

L’assemblée avait été convoquée une heure plus tôt, lorsqu’une sortie tentée par une flotte constituée à la hâte autour d’une douzaine de vaisseaux-torches de l’Hégémonie avait fini par une destruction totale. Les détecteurs à longue portée avaient pu retransmettre quelques brèves images de l’essaim extro, qui ressemblait à un bouquet d’étincelles suivi d’une traîne de comète, avant que les vaisseaux-torches et leurs engins téléguidés ne cessent abruptement d’émettre. Et les étincelles étaient très, très nombreuses.

— Ce n’est pas la même chose, répliqua Morpurgo. Il s’agissait de bâtiments de guerre. Mais il y a des heures que nous diffusons un message indiquant qu’Heaven’s Gate est une planète ouverte. Nous pouvons espérer qu’ils se montreront raisonnables.

Les images holographiques d’Heaven’s Gate les entouraient. On pouvait voir les rues tranquilles de Plaine des Boues, quelques vues aériennes du littoral, des photos prises en orbite de la planète brunâtre, avec sa couverture perpétuelle de nuages, des clichés cislunaires du dodécaèdre baroque de la sphère de singularité qui assurait la cohésion du réseau distrans, ainsi que des images UV, et aux rayons X, prises au télescope spatial, de l’essaim qui se rapprochait. Il ne s’agissait plus seulement d’étincelles, à présent, à moins d’une UA. Gladstone pouvait voir les traînées de fusion des vaisseaux et le miroitement des champs de confinement massifs qui abritaient les fermes-astéroïdes, les bulles-mondes et les complexes résidentiels à gravité zéro, tellement inhumains.

Et si je m’étais trompée ? se disait-elle.

Des milliards de vies dépendaient du pari qu’elle faisait sur les Extros en refusant d’imaginer qu’ils puissent détruire par caprice des planètes entières de l’Hégémonie.

— Incursion dans deux minutes, annonça Singh de sa voix monotone de guerrier professionnel.

— Amiral, lui dit Gladstone, est-il absolument nécessaire de détruire la sphère de singularité dès que les Extros auront pénétré dans notre périmètre de défense ? Ne pourrions-nous pas attendre quelques minutes de plus afin de juger de leurs intentions ?

— Impossible, H. Présidente, répondit vivement l’amiral. La liaison distrans doit être anéantie avant qu’ils ne soient en mesure de nous attaquer sans préavis.

— Mais si les derniers vaisseaux-torches ne se chargent pas de cette destruction, amiral, nous aurons toujours notre réseau de liaisons, les relais mégatrans et les engins à retardement ?

— C’est exact, H. Présidente. Mais nous ne pouvons pas nous permettre de laisser le réseau distrans intact lorsque les Extros occuperont le système. La marge de sécurité est beaucoup trop mince pour que nous puissions faire des concessions sur ce point.

Gladstone hocha la tête. Elle comprenait la nécessité d’une prudence absolue.

Si seulement nous avions un peu plus de temps…

— Incursion et destruction de la sphère dans quinze secondes, annonça Singh. Dix… sept…

Soudain, tous les vaisseaux-torches et toutes les transmissions holos cislunaires s’embrasèrent d’une lumière violette, puis rouge, puis blanche. Gladstone se pencha en avant.

— C’est la sphère de singularité qui vient d’exploser ?

Les militaires s’activaient, demandant des informations, faisant défiler des images sur leurs écrans et dans les foyers holos.

— Non, répondit Morpurgo. Ce sont nos vaisseaux-torches qui subissent une attaque. Vous venez de voir leurs écrans de défense saturés. La… euh… Regardez !

Il désigna un écran où une image reconstituée, probablement relayée par un vaisseau en orbite basse, montrait le dodécaèdre de la singularité, avec ses trente mille mètres carrés de surface encore intacts, luisant sous la lumière crue du soleil d’Heaven’s Gate.

Soudain, la luminosité s’accrut. La facette la plus proche sembla devenir incandescente, puis s’effondrer sur elle-même. Moins de trois secondes plus tard, la sphère éclata, et la singularité qu’elle retenait prisonnière fut libérée et se dévora elle-même, ainsi que tout ce qui se trouvait autour d’elle dans un rayon de six cents kilomètres.