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— L’humanité, je ne connais pas. Tout ce que je connais, c’est Sol Weintraub, Rachel et une femme qui a besoin d’aide et qui s’appelle Brawne Lamia. Et aussi le père Paul Duré, et Fedmahn Kassad, et…

La voix douce du vaisseau les enveloppa.

— Le secteur nord du port spatial a été pénétré. Je m’apprête à décoller. Veuillez rejoindre vos sièges.

Le consul retourna en chancelant jusqu’à la fosse holo tandis que le champ de confinement interne pesait sur lui et que la pression différentielle verticale augmentait sensiblement, maintenant chaque objet à sa place et protégeant les passagers plus efficacement que n’importe quel harnais de sécurité. Dès qu’ils seraient en chute libre, l’intensité du champ diminuerait, mais elle continuerait de servir à simuler une gravité planétaire.

Au-dessus du foyer holo, l’air devint flou, et l’image de la fosse de décollage et du port spatial s’éloigna rapidement pour laisser place à une ligne de collines et à un horizon qui ne cessait de s’incliner dans tous les sens tandis que le vaisseau se livrait, sous quatre-vingts g, à des manœuvres d’évitement hardies. Quelques faisceaux d’énergie montèrent vers eux, mais les colonnes de données montraient que les champs de protection extérieurs n’avaient aucun mal à annuler leurs effets négligeables. Puis l’horizon lui-même disparut, et le ciel lapis fit place au noir de l’espace.

— Destination ? demanda le vaisseau.

Le consul ferma les yeux. Derrière lui, une tonalité annonça que Théo Lane pouvait être retiré de son caisson médical.

— Combien de temps faudrait-il pour rejoindre les forces d’invasion extros ? demanda le consul.

— Trente minutes pour atteindre l’essaim, répondit le vaisseau.

— Et dans combien de temps serons-nous à portée des armes de leurs engins d’assaut ?

— Nous sommes déjà repérés.

L’expression de Melio Arundez était toujours calme, mais ses phalanges, crispées sur le bord du canapé, étaient blanches.

— Très bien, fit le consul. Dirigez-vous vers l’essaim. Évitez les bâtiments de l’Hégémonie. Annoncez sur toutes les fréquences que nous sommes un vaisseau diplomatique non armé, qui demande à parlementer.

— Un tel message a déjà été programmé et autorisé par la Présidente Gladstone, monsieur. Il est actuellement en cours de diffusion sur toutes les fréquences com et sur mégatrans.

— Continuez, dit le consul.

Il fit un geste en direction du persoc d’Arundez.

— Vous voyez l’heure qu’il est ?

— Oui. La naissance de Rachel est dans six minutes exactement.

Le consul se laissa aller en arrière, les yeux fermés.

— Vous avez fait un long chemin pour rien, docteur Arundez.

L’archéologue se leva, hésita une seconde avant de trouver son équilibre sous la gravité simulée, puis marcha précautionneusement jusqu’au piano. Il demeura là un bon moment à observer, par la baie du balcon replié, le ciel noir et le limbe encore lumineux de la planète qui s’éloignait sous eux.

— Peut-être pas, dit-il. Sait-on jamais ?

38.

Aujourd’hui, nous entrons dans les plaines marécageuses et déjà familières de la Campanie. Je salue l’évènement d’une nouvelle quinte de toux, et je vomis du sang. Beaucoup de sang. Leigh Hunt est à mes côtés, plein de sollicitude et de frustration. Après m’avoir soutenu par les épaules durant mon accès spasmodique, après m’avoir aidé à nettoyer le sang sur mes vêtements avec un chiffon trempé dans le ruisseau voisin, il me demande :

— Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ?

— Allez cueillir un bouquet de fleurs. C’est ce que Joseph Severn a fait la dernière fois.

Il se détourne, furieux, sans se rendre compte que, dans mon délire fiévreux et épuisé, je n’ai fait que lui dire la vérité.

La calèche, tirée par un cheval qui semble à bout de forces, cahote encore plus bruyamment que précédemment sur la route. Vers le soir, nous dépassons plusieurs carcasses de chevaux au bord du chemin. Nous passons devant une vieille auberge en ruine, puis nous arrivons en vue d’un énorme viaduc ancien, envahi par les mousses et les plantes grimpantes. Un peu plus loin sur le côté de la route, il y a des poteaux où ont été cloués des espèces de bâtons blancs.

— Qu’est-ce que c’est encore que ce truc-là ? me demande Hunt.

— Des ossements de brigands.

Il me regarde comme si ma maladie m’avait fait perdre l’esprit. Ce qui est bien possible, après tout.

Un peu plus tard, nous quittons les marécages de la Campanie. Au-dessus des champs, au loin, se déplace un éclair rouge.

— Qu’est-ce que c’est ? demande Hunt, sur le qui-vive.

Je sais qu’il n’a pas perdu l’espoir de tomber sur quelqu’un qui pourra lui indiquer l’emplacement d’un terminal distrans en train de fonctionner.

— Un cardinal. Du gibier.

Il consulte son persoc, ou ce qu’il en reste.

— Un oiseau ?

Je hoche la tête. Je regarde de nouveau en direction de l’ouest, mais la tache rouge a disparu.

— C’est aussi un membre du clergé, lui dis-je. N’oubliez pas que nous nous rapprochons de Rome.

Il fronce les sourcils en me dévisageant. Pour la centième fois, il essaie de contacter quelqu’un sur les fréquences com de son persoc. La soirée est silencieuse à l’exception du grincement des roues de la vettura et des trilles lancés au loin par un oiseau. Un cardinal, peut-être.

Nous pénétrons dans Rome tandis que les premières lueurs rosâtres du couchant illuminent les nuages. La calèche tressaute allégrement sur les pavés de la Porte du Latran. Presque immédiatement après, nous avons devant nous le Colisée, envahi par la vigne vierge, habité visiblement par des milliers de pigeons, mais beaucoup plus impressionnant à voir que les holos des ruines, car il n’est pas entouré des faubourgs sordides d’une grande ville d’après-guerre, avec ses arcologies gigantesques, mais de cabanes et de champs qui marquent le début de la campagne. J’aperçois Rome proprement dite au loin. Ses toits et ses ruines sont concentrés sur les fameuses sept collines, mais ici c’est le Colisée qui domine le paysage.

— Seigneur ! murmure Leigh Hunt. Qu’est-ce que c’est ?

— Des ossements de brigands.

Je n’ose pas trop parler, de peur de déclencher un nouvel accès de toux.

Nous poursuivons notre chemin dans les rues désertes de la Rome du XIXe siècle de l’Ancienne Terre tandis que le crépuscule tombe, épais, autour de nous, et que les pigeons tournent au-dessus des dômes et des toitures de la Ville éternelle.

— Où sont-ils tous ? murmure Hunt, qui paraît effrayé.

— Pas ici, car personne n’a besoin d’eux.

Ma voix résonne d’une drôle de manière dans les rues sombres et encaissées de la ville. Les pavés de la chaussée sont à peine plus lisses que les pierres du chemin auxquelles nous venons d’échapper.

— C’est une simstim ? me demande Hunt.

— Arrêtez la calèche.

De lui-même, le cheval fait halte. Je montre à Hunt une grosse pierre dans le caniveau.

— Donnez un coup de pied dedans. Allez-y.

Il fronce les sourcils, mais descend de la calèche. Il va vers la pierre et lui donne un grand coup de pied. Les pigeons s’envolent dans un froissement d’ailes vers les clochers et la vigne vierge, pris de panique en l’entendant jurer bruyamment.

— Tout comme le docteur Johnson, vous venez de démontrer la réalité des choses, lui dis-je. Il ne s’agit ni d’une sim ni d’un rêve. Disons, pas plus que le reste de notre existence jusqu’à maintenant.