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Lorsqu’elle referma la porte en sortant, un silence absolu régnait dans le bureau. Gladstone demeura quelques instants la tête penchée en avant, le poing contre la joue. Puis elle s’adressa aux murs.

— Introduisez le conseiller Albedo, je vous prie.

Vingt secondes plus tard, l’air, de l’autre côté de la large table de travail de Gladstone, se mit à miroiter et à prendre une consistance solide. Le représentant du TechnoCentre avait l’air plus sémillant que jamais, avec ses cheveux argentés brillant à la lumière, son bronzage récent et son visage ouvert, respirant la sincérité.

— H. Présidente, commença la projection holo, l’Assemblée consultative et les prévisionnistes du Centre sont heureux de continuer à vous apporter leur concours en ces temps de grande…

— Où se trouve le Centre, Albedo ? interrompit Gladstone.

Le sourire du conseiller ne vacilla pas.

— Excusez-moi, H. Présidente, mais je n’ai pas bien entendu votre question.

— Le TechnoCentre, Albedo. Où se trouve-t-il ?

Le visage rayonnant du conseiller refléta une légère perplexité, mais sans aucune animosité. La seule émotion visible était un désir contrarié de se montrer serviable.

— Vous savez certainement, H. Présidente, que la politique du TechnoCentre, depuis la sécession, a toujours été de tenir secret l’emplacement des… euh… des éléments physiques qui constituent le TechnoCentre. Autrement dit, le Centre n’est nulle part, puisque…

— Puisque vous n’existez que dans les réalités consensuelles de l’infoplan et de l’infosphère, acheva Gladstone d’un ton sec. Je sais, j’ai entendu ces conneries toute ma vie, Albedo. Mon père aussi, et mon grand-père avant lui. Mais je vous pose de nouveau la question. Où se trouve le TechnoCentre ?

Le conseiller secoua la tête d’un air sincèrement désolé, comme un adulte à qui son enfant demande pour la millième fois de lui expliquer pourquoi le ciel est bleu.

— H. Présidente, il est tout simplement impossible de répondre à cette question d’une manière qui prenne un sens avec des coordonnées humaines à trois dimensions. On pourrait dire que nous existons – je parle du TechnoCentre – à la fois dans le Retz et au-delà du Retz. Nous flottons dans la réalité de l’infoplan que vous appelez infosphère. Quant à nos constituants physiques, la partie que vos ancêtres auraient appelée « matérielle », nous estimons indispensable de…

— De garder le secret sur eux, acheva Gladstone en croisant les bras. Vous rendez-vous compte, conseiller Albedo, qu’il y a des gens dans l’Hégémonie – des millions de gens – qui vont commencer à croire très fermement que le Centre – et votre Assemblée consultative, en particulier – s’est rendu coupable de trahison envers l’humanité ?

Albedo fit un geste vague.

— C’est regrettable, H. Présidente. Très regrettable, mais compréhensible.

— Vos prévisionnistes étaient censés nous fournir des avis d’une fiabilité quasi totale. Pourtant, à aucun moment vous ne nous avez mis en garde contre l’éventualité de la destruction de nos planètes par cette flotte extro.

La tristesse qui se lisait sur les traits harmonieux de la projection était touchante, presque convaincante.

— H. Présidente, en toute justice, je dois vous rappeler que l’Assemblée consultative vous avait prévenue que l’annexion d’Hypérion au Retz introduisait une variable aléatoire que le TechnoCentre lui-même était incapable de prendre en compte.

— Quel rapport avec Hypérion ? coupa Gladstone en élevant la voix. Il s’agit du Bosquet de Dieu, en flammes, d’Heaven’s Gate, réduit à l’état d’un monceau de scories, de Mare Infinitus, qui attend le coup de grâce ! Quelle est l’utilité de votre Assemblée consultative, si elle n’est même pas capable de prévoir des destructions de cette importance ?

— Nous avons prédit la guerre avec les Extros, H. Présidente, ainsi que le danger qu’il y avait à vouloir défendre Hypérion. Vous devez me croire lorsque je vous affirme que l’introduction de cette planète dans une quelconque équation de prédiction abaisse l’indice de probabilité à des niveaux tout à fait…

— Très bien, soupira Gladstone. Je veux parler à l’une des… Puissances, je crois que c’est le mot que vous employez. L’une des IA qui vous commandent. Quelqu’un de haut placé, Albedo. Je veux lui demander pourquoi le TechnoCentre a enlevé mon portraitiste, Severn, et mon adjoint Leigh Hunt.

La projection prit un air choqué.

— Je vous assure, H. Présidente, sur l’honneur de nos quatre siècles d’alliance, que le TechnoCentre n’a rien à voir avec la regrettable disparition de vos…

Gladstone se leva.

— C’est précisément pour cela que je veux parler à l’une de vos Puissances, Albedo. Le moment est venu de nous expliquer sans détour si nous voulons que l’une au moins de nos espèces survive. Ce sera tout.

Elle fit mine de reporter son attention sur les pelures mémofax posées sur son bureau. Le conseiller Albedo se leva, s’inclina légèrement, puis disparut dans un flou miroitant.

Gladstone fit apparaître sa porte distrans personnelle. Elle murmura le code de la section hospitalière de la Maison du Gouvernement, et s’apprêta à passer de l’autre côté. Mais au moment de toucher la surface opaque du rectangle d’énergie, elle se ravisa. Pour la première fois de sa vie, l’angoisse l’étreignit à l’idée de franchir une interface distrans.

Si le TechnoCentre la faisait disparaître, elle aussi ?

Elle comprenait soudain le terrible pouvoir de vie et de mort que le Centre exerçait sur tous les citoyens du Retz qui se servaient du réseau distrans, c’est-à-dire sur la totalité des gens qui occupaient une position tant soit peu importante. Leigh et le cybride Severn n’avaient pas nécessairement été distransportés ailleurs. Seule l’habitude de considérer le système distrans comme un moyen de transport d’une sécurité absolue créait la conviction, au niveau subconscient, qu’ils étaient allés quelque part. Mais ils avaient aussi bien pu être transférés dans le néant. Dans des atomes éparpillés occupant l’espace expansé d’une singularité. Les terminaux distrans ne servaient pas à la « téléportation » des personnes et des choses. Un tel concept était puéril. Mais n’était-il pas encore plus ridicule de faire confiance à un système qui perçait des trous dans le tissu de l’espace-temps pour faire passer les gens par des « trappes » analogues à des trous noirs ? N’était-il pas insensé pour elle, en ce moment même, de faire confiance au TechnoCentre pour la conduire dans la Maison du Gouvernement ?

Elle songea à la salle du conseil de guerre, aux trois salles immenses reliées par des panneaux distrans à vision directe activée en permanence. Les trois salles étaient séparées, en réalité, par au moins mille années-lumière, des dizaines d’années de voyage en temps réel, même sous propulsion Hawking. Chaque fois que Morpurgo ou Singh ou quelqu’un d’autre se déplaçait pour aller d’une carte murale à la table traçante, il franchissait des gouffres d’espace et de temps. Tout ce que le TechnoCentre avait à faire pour détruire l’Hégémonie et tous ceux qui s’y trouvaient était d’intervenir sur le réseau distrans pour qu’une légère « erreur » d’acheminement se produise.

Au diable la prudence, se dit Meina Gladstone.

Et elle passa à travers l’interface pour se rendre au chevet de Duré.

39.

Les deux pièces du premier étage de la maison de la Piazza di Spagna sont petites, étroites, hautes de plafond et plongées dans l’obscurité, à l’exception d’une petite lampe brûlant faiblement dans un coin de chacune des chambres, comme si des spectres les avaient éclairées en prévision de la visite d’autres spectres. Mon lit se trouve dans la plus petite des deux chambres, celle qui donne sur la piazza, bien que la seule chose que l’on puisse voir ce soir derrière les fenêtres hautes soit une obscurité épaisse où se découpent des ombres encore plus noires, le tout ponctué par le murmure incessant de l’invisible fontaine de Bernini.