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Des cloches sonnent toutes les heures à l’un des clochers jumeaux de Santa Trinità dei Monti, l’église tapie dans le noir comme un félin massif en haut des marches. Chaque fois que je les entends égrener les brèves notes des petites heures du matin, j’imagine des mains de fantôme en train de tirer sur des cordes en décomposition. Ou peut-être des mains en décomposition en train de tirer sur des cordes fantômes. Je ne sais pas, tout au long de cette nuit sans fin, laquelle de ces deux images est la plus adaptée à mon humeur macabre.

La fièvre m’oppresse comme une lourde et moite couverture. Ma peau est tour à tour brûlante et mouillée. À deux reprises, j’ai été saisi par la toux. La première quinte a fait accourir Hunt de l’autre chambre. Ses yeux se sont agrandis à la vue du sang que j’avais vomi sur les draps damassés. La seconde quinte, je l’étouffai de mon mieux, en me levant pour tituber jusqu’à la table où se trouvait la cuvette et y cracher de petites quantités de mucus et de sang noir. Hunt ne s’est pas réveillé.

Quelle ironie, de se retrouver ici, d’avoir fait tout ce chemin pour être de nouveau dans cette maison obscure et dans ce lit sinistre. Je me souviens confusément de m’être réveillé dans ce même lit, miraculeusement « guéri », avec le « vrai » Severn et le docteur Clark, et même la petite Signora Angeletti, qui attendaient dans le hall. Je me souviens de ma convalescence après la mort, et du temps qu’il m’a fallu pour me rendre compte que je n’étais pas Keats, que ce n’était pas la vraie Terre, que nous n’étions pas dans le même siècle que celui où j’avais fermé les yeux en croyant que c’était pour la dernière fois, et aussi… que je n’étais pas humain.

Au début de l’après-midi, vers 2 heures, je m’endors. Et je rêve. Je n’avais jamais rien rêvé de semblable. Je flotte en m’élevant lentement dans l’infoplan, dans l’infosphère et dans la mégasphère. J’arrive finalement dans un endroit que je ne connais pas, dont je n’ai jamais entendu parler, pas même en rêve. Un endroit où règnent les espaces infinis, où le temps semble figé et les couleurs indescriptibles. Il n’y a ni horizon, ni plafond, ni sol, ni rien de tangible. Je baptise ce lieu la métasphère, car j’ai senti immédiatement que ce niveau de réalité consensuelle inclut toutes les variétés et tous les caprices des sens que j’ai connus sur la Terre, toutes les analyses binaires, tous les plaisirs intellectuels que j’ai sentis couler du TechnoCentre à l’infosphère et, par-dessus tout, une sensation de… comment dire… d’expansion ? de liberté ? de potentialité, je pense. Oui, ce doit être le mot que je cherchais.

Je suis tout seul dans cette métasphère. Les couleurs flottent au-dessus de moi, sous moi, à travers moi. Elles se dissolvent quelquefois en de vagues pastels, ou s’agglomèrent en nuages fantaisistes, ou bien encore, plus rarement, semblent constituer des assemblages plus tangibles, qui pourraient évoquer des formes humanoïdes. Je les contemple comme un enfant pourrait admirer les nuages, en imaginant y voir des éléphants, des crocodiles du Nil et des torpilleurs majestueux qui évoluent d’ouest en est par un jour de printemps dans la Région des Lacs.

Au bout d’un moment, j’entends des bruits : le ruissellement à vous rendre fou de la fontaine de Bernini sur la place, les froissements d’ailes et les roucoulements des pigeons sur la corniche au-dessus de ma fenêtre, les gémissements étouffés de Leigh Hunt dans son sommeil. Mais, par-dessus et en deçà de tous ces bruits, j’entends des sons plus furtifs, moins réels, peut-être, mais infiniment plus menaçants.

Quelque chose d’énorme s’avance vers l’endroit où je suis. Je fais des efforts pour percer la pénombre pastel. Cela se déplace juste en deçà de l’horizon visible. Je sais que cette chose connaît mon nom, et qu’elle tient ma vie dans une main et la mort dans l’autre.

Il n’y a nul endroit où se cacher dans l’espace au-delà de l’espace. Je ne peux pas m’enfuir en courant. Le chant des sirènes de la douleur continue de monter et descendre dans le monde que j’ai laissé derrière moi. Il exprime les douleurs quotidiennes de tous ceux qui le peuplent, la douleur de ceux qui souffrent de la guerre qui vient de commencer, la torture ponctuelle, spécifique, de ceux qui sont empalés sur l’arbre terrifiant du gritche, et, plus forte encore, la souffrance que je ressens à la place des pèlerins et de tous les autres dont je partage à présent la vie et les pensées.

Cela vaudrait la peine de me lever pour courir à la rencontre de cette formidable figure du destin si seulement elle pouvait me libérer du chant de douleur qui m’enveloppe.

— Severn ! Severn !

Un instant, j’ai l’impression que c’est de moi que sort cet appel, exactement comme la dernière fois où je me suis trouvé dans la même situation, criant dans la nuit le nom de Joseph Severn lorsque la douleur et la fièvre dépassaient mon pouvoir de les contenir. Et il était toujours là, avec sa lenteur massive et bienveillante, avec ce sourire doux que j’avais parfois envie d’effacer de ses lèvres au moyen d’une remarque acerbe ou d’un geste mesquin. Il est dur de rester bien disposé envers les autres quand on est en train de mourir. Je n’avais pas manqué de générosité dans ma vie. Pourquoi fallait-il que je continue de jouer ce rôle alors que c’était moi qui souffrais, moi qui crachais des morceaux de poumon dans un mouchoir noir de sang ?

— Severn !

Ce n’est pas ma voix. Hunt me secoue par les épaules. C’est lui qui crie le nom de Severn. Je comprends qu’il s’adresse à moi, en croyant que je suis Severn. Je repousse sa main d’un geste brusque et je laisse retomber ma tête au creux de l’oreiller.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Vous gémissiez, me dit le collaborateur de Gladstone. Vous appeliez dans votre sommeil.

— Un cauchemar. Rien de plus.

— Vos rêves sont généralement plus que de simples rêves, me dit Hunt.

Il regarde la petite chambre autour de lui. Elle est éclairée par la lampe qu’il a apportée avec lui.

— Quel endroit sordide, Severn !

Je m’efforce de lui sourire.

— Cette chambre me coûtait vingt-huit shillings par mois. Sept scudi. Du vol.

Il fronce les sourcils tandis que la lumière rend ses rides plus marquées que d’ordinaire.

— Écoutez, Severn. Je sais que vous êtes un cybride. Gladstone m’a dit que vous étiez la personnalité récupérée d’un poète nommé Keats. De toute évidence, tout ce qui nous entoure… (il fit un geste d’impuissance englobant la chambre, les ombres, les rectangles des hautes fenêtres, le lit haut…) est en rapport avec cela, mais de quelle manière ? À quel jeu joue le TechnoCentre ici ?

— Je ne sais rien de précis, lui dis-je, sincère.

— Mais cet endroit vous est familier ?

— Bien sûr !

— Expliquez-moi, supplie Hunt.

Ce n’est pas tant le ton de cette requête que la réserve dont il a fait preuve jusqu’ici en ne me demandant pas d’explication qui me décide à lui raconter ce que je sais.