Je lui parle du poète John Keats, né en 1795, de sa brève existence, souvent malheureuse, de sa mort à la suite d’une « phtisie » en 1821 à Rome, loin de ses amis et de son unique amour. Je lui raconte aussi ma « guérison » mise en scène dans cette même chambre, ainsi que ma décision de prendre le nom de Joseph Severn, le peintre qui est resté au chevet de Keats jusqu’à sa mort. Enfin, je lui parle de mon court séjour dans le Retz, où je me suis contenté d’observer et d’écouter, condamné à rêver la vie des pèlerins du gritche sur Hypérion, et d’autres vies aussi.
— Des rêves ? me dit Hunt. Vous voulez dire que, même en ce moment, vous rêvez de ce qui se passe dans le Retz ?
— Oui.
Je lui parle de mes rêves de Gladstone, de la destruction d’Heaven’s Gate et du Bosquet de Dieu, des images confuses qui me parviennent d’Hypérion.
Hunt fait les cent pas dans la chambre étroite. Son ombre se profile sur les murs lépreux et sur le plafond.
— Est-ce que vous pouvez les contacter ?
— Ceux dont je rêve ? Gladstone ? Impossible.
— Vous en êtes sûr ?
J’essaie de lui expliquer.
— Je ne suis même pas dans ces rêves, Hunt. Je n’ai aucune… voix, aucune présence… aucun moyen de communiquer.
— Mais vous rêvez parfois leurs pensées ?
Je réfléchis. C’est vrai. Disons que c’est assez proche de la vérité.
— Je ressens leurs impressions.
— Vous ne pourriez pas laisser une petite trace dans leur esprit, dans leur… souvenir ? Leur faire savoir que nous sommes là ?
— Non.
Il se tasse dans le fauteuil au pied de mon lit. Soudain, il semble très vieux et très accablé.
— Même si je pouvais entrer en contact avec Gladstone – ce qui est impossible –, je ne vois pas à quoi cela pourrait nous servir, Leigh. Je vous ai déjà expliqué que cette réplique de l’Ancienne Terre se trouvait dans le Nuage de Magellan. Même aux vitesses quantiques de la propulsion Hawking, il faudrait des siècles pour que quelqu’un parvienne jusqu’à nous.
— Nous pourrions au moins les mettre en garde, fait Hunt d’une voix si lasse qu’elle semble presque morose.
— Les mettre en garde à propos de quoi ? Tous les pires cauchemars de Gladstone sont en train de se concrétiser autour d’elle. Croyez-vous qu’elle fasse confiance au TechnoCentre ? Elle sait que c’est lui qui nous a enlevés sans vergogne. Les évènements vont trop vite pour que quiconque dans l’Hégémonie puisse les suivre.
Hunt se frotte les yeux. Puis il noue ses mains sous son nez. Il me regarde d’une manière presque inamicale.
— Vous êtes vraiment la personnalité récupérée d’un poète ?
Je ne réponds pas.
— Récitez-moi des vers. Improvisez quelque chose.
Je secoue la tête. Il est tard. Nous sommes tous les deux épuisés et apeurés. Mon cœur bat encore très fort après le cauchemar que j’ai fait tout à l’heure et qui n’en était pas un. Je ne laisserai pas Hunt me faire perdre mon calme.
— Allez, insiste-t-il. Prouvez-moi que vous êtes une nouvelle version améliorée de Bill Keats.
— John, lui dis-je d’une voix douce.
— Peu importe. Allez, Severn. Ou John, si vous préférez. Récitez-moi quelque chose.
— D’accord. Écoutez ça, lui dis-je en soutenant son regard :
— Je ne sais pas, murmure Hunt. Ça ne ressemble pas tellement à quelque chose qu’écrirait un poète dont la renommée a traversé dix siècles.
Je hausse les épaules.
— Avez-vous rêvé de Gladstone cette nuit ? Pourquoi avez-vous poussé ces cris ?
— Rien à voir avec elle. C’était… un vrai cauchemar, pour une fois.
Il se lève, prend sa lampe et se prépare à sortir en me laissant dans l’obscurité. J’entends le bruit de la fontaine, en bas sur la piazza, et celui des pigeons sur la corniche.
— Demain, me dit-il, nous essaierons de donner un sens à tout cela et de trouver un moyen de partir d’ici. S’ils ont pu nous distransporter à l’aller, il n’y a pas de raison pour que nous ne puissions pas faire le retour de la même manière.
— Peut-être, lui dis-je, sceptique.
— Bonne nuit. Ne faites plus de cauchemars, d’accord ?
— D’accord, lui dis-je, encore plus sceptique.
Monéta traîna le blessé à l’écart du gritche et sembla maintenir le monstre à distance de sa main tendue pendant qu’elle sortait un tore bleu de sa ceinture de combinaison et le secouait derrière elle.
Un ovale incandescent de deux mètres de haut se forma dans l’air.
— Laisse-moi y retourner, murmura Kassad. Finissons-en.
Il y avait du sang à l’endroit où les griffes du gritche avaient fendu la combinaison du colonel. Son pied droit pendait comme s’il était à demi sectionné. Il ne pouvait plus s’appuyer dessus, et seul le fait d’avoir lutté avec le monstre, porté par lui dans une horrible parodie de danse, l’avait maintenu debout durant leur combat.
— Laisse-moi y retourner, répéta Fedmahn Kassad.
— Tais-toi, murmura Monéta. Tais-toi, mon amour.
Elle le traîna à travers l’ovale doré, et ils émergèrent dans une lumière d’airain.
Malgré ses souffrances et l’état d’épuisement où il se trouvait, Kassad fut ébloui par le spectacle. Ils n’étaient plus sur Hypérion, il en avait la certitude. Une vaste plaine s’étendait jusqu’à un horizon situé beaucoup plus loin que la logique ou l’expérience ne l’autorisaient. Une herbe drue et orangée – si toutefois c’était bien de l’herbe – poussait sur les plaines et les collines basses comme un duvet sur le dos d’une chenille énorme, tandis que des choses qui ressemblaient à des arbres se dressaient comme des sculptures en carbone renforcé avec leurs troncs et leurs branches quasi eschériennes dans leur improbabilité baroque et leur profusion de feuilles ovales d’un bleu foncé et d’un violet miroitants, vers un ciel flamboyant de lumière dorée.
Ce n’était cependant pas la lumière d’un soleil. Pendant que Monéta l’éloignait de l’ovale en train de se refermer (Kassad ne pensait pas qu’il pût s’agir d’une porte distrans, car il était persuadé d’avoir franchi non seulement de l’espace, mais du temps) vers un bosquet de ces arbres impossibles, il leva les yeux vers le ciel et ressentit quelque chose qui était proche de l’émerveillement. La lumière avait la même intensité que le jour d’Hypérion, ou l’éclairage de la galerie marchande sur Lusus à midi, ou une journée d’été sur le plateau de Tharsis du monde natal de Kassad. Il avait l’impression d’être au centre de la galaxie.
Au centre de la galaxie.