Un groupe d’hommes et de femmes en combinaison de lumière sortirent de l’ombre des arbres eschériens et entourèrent Monéta et Kassad. L’un des hommes, un géant, même selon les critères martiens de Kassad, le regarda, tourna la tête vers Monéta et sembla communiquer avec elle, bien que Kassad n’entendît rien sur la radio de sa combinaison et sur ses récepteurs à faisceau étroit.
— Détends-toi, lui dit Monéta en posant la tête de Kassad sur le tapis d’herbe orangée.
Il voulut dire quelque chose et se redresser, mais le géant et Monéta lui touchèrent en même temps les épaules, et il laissa retomber sa tête. Sa vision s’emplit de feuilles violettes, qui remuaient doucement, et d’étoiles lointaines.
L’homme le toucha de nouveau. La combinaison se désactiva. Kassad fit le geste de se couvrir en s’apercevant qu’il était nu au centre d’un petit cercle qui s’était assemblé autour de lui, mais Monéta l’empêcha de bouger d’une main ferme. À travers la douleur de ses membres meurtris, il sentit vaguement la main de l’homme qui lui tâtait le bras et le torse, puis descendait le long de sa jambe jusqu’à l’endroit où le tendon d’Achille avait été sectionné. Il ressentait un froid intense partout où le gantelet argenté du géant le touchait. Puis sa conscience se mit à flotter comme un ballon, très haut au-dessus de la plaine et des collines. Il dérivait vers la voûte étoilée où une silhouette massive l’attendait, sombre et sinistre comme un gros nuage noir au-dessus de l’horizon, grande comme une montagne.
— Kassad, chuchota Monéta.
Il se sentit revenir peu à peu vers elle.
— Kassad, souffla-t-elle de nouveau.
Il sentit ses lèvres sur sa joue. Sa combinaison réactivée était mêlée à celle de Monéta.
Il se redressa en même temps qu’elle. Secouant la tête, il vit qu’il était de nouveau vêtu de lumière argentée. Il se mit debout. Il ne ressentait plus aucune douleur. Son corps fourmillait en une douzaine d’endroits, là où ses blessures avaient été guéries et ses plaies cicatrisées. Il fit entrer sa main à travers sa propre combinaison, toucha sa propre chair à travers son gantelet, fléchit les genoux, se toucha le talon. Il ne sentit aucune cicatrice.
— Merci, dit-il au géant sans savoir si celui-ci l’entendait.
Mais le géant inclina la tête avant de rejoindre les autres.
— C’est… une sorte de docteur, fit Monéta. Un guérisseur.
Kassad l’écoutait à peine. Il concentrait son attention sur les autres. Ils étaient humains – il le savait du fond du cœur – mais d’une variété étonnante. Leurs combinaisons n’étaient pas toutes argentées comme celle de Monéta et la sienne. Elles avaient des couleurs différentes et changeantes, d’aspect organique et doux, comme la fourrure d’un animal sauvage. Seul un miroitement subtil, qui rendait légèrement flous les traits du visage, indiquait qu’ils portaient une combinaison. Et leur anatomie était aussi variée que leurs couleurs. Le « guérisseur » avait à peu près la même stature que le gritche, des sourcils épais et une crinière fauve qui semblait faite d’énergie pure. La personne qui se trouvait à côté de lui avait la taille d’un enfant, mais c’était visiblement une femme, aux membres parfaitement proportionnés, aux jambes musclées, aux seins menus, mais avec des ailes de deux mètres de haut qui se dressaient dans son dos. Et ce n’était pas un ornement superflu, car une brise coucha bientôt l’herbe orangée de la prairie, et elle fit quelques pas en courant, écarta les bras et s’éleva gracieusement dans les airs.
Derrière un groupe de femmes minces, de haute taille, aux mains palmées et aux longs doigts, vêtues de combinaisons bleuâtres, se tenaient plusieurs hommes trapus, aussi bardés d’armures et de casques qu’un marine de la Force sur le point d’aller à la bataille dans le vide spatial. Au-dessus d’eux, quelques hommes ailés se laissaient porter par un thermique tandis que de fins rayons jaunes de lumière cohérente pulsaient parmi eux selon un code complexe. Les lasers semblaient issus d’une sorte d’œil que chacun d’eux avait sur la poitrine.
Kassad secoua de nouveau la tête.
— Il faut partir, lui dit Monéta. Le gritche ne peut pas nous suivre ici. Ces guerriers ont assez de problèmes de leur côté pour s’attaquer aussi à cette manifestation particulière du Seigneur de la Douleur.
— Où sommes-nous ? demanda Kassad.
Elle fit apparaître un ovale violet à l’aide d’une férule dorée passée à sa ceinture.
— Dans un futur éloigné de l’humanité. L’un de nos futurs. C’est ici que les Tombeaux du Temps ont été formés et lancés dans le passé.
Kassad regarda de nouveau autour de lui. Quelque chose d’énorme était en train de se déplacer dans le champ des étoiles, occultant des milliers d’entre elles, projetant son ombre durant quelques secondes à peine avant de disparaître totalement. Les hommes et les femmes levèrent la tête un court instant, puis retournèrent à leurs occupations, qui semblaient consister à cueillir de petits objets dans les arbres, à se grouper pour regarder de petites cartes lumineuses qu’un simple claquement de doigts faisait apparaître, ou à voler vers l’horizon à la vitesse d’une flèche. Un individu de courte taille, aux formes arrondies, de sexe indéterminé, s’était enfoui dans le sol meuble, et l’on ne voyait plus de lui qu’une basse crête de terre qui avançait en larges spirales concentriques autour des autres.
— Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? demanda de nouveau Kassad. Où sommes-nous ?
Soudain, il se sentait au bord des larmes, comme si, au détour d’une rue peu familière, il s’était brusquement retrouvé sur les lieux de son enfance, dans le Camp de Regroupement de Tharsis, où sa mère, depuis longtemps morte, l’attendait sur le seuil en lui faisant de grands signes, et où ses amis oubliés, ses frères, l’attendaient pour une partie de scootball.
— Viens, lui dit Monéta.
Il ne pouvait se méprendre sur l’urgence contenue dans sa voix. Elle l’entraîna vers l’ovale luminescent. Kassad ne quitta pas des yeux la voûte étoilée et les humains jusqu’à ce qu’ils soient passés de l’autre côté et que l’interface s’opacifie.
Ils ressortirent dans l’obscurité. Il fallut quelques secondes à la combinaison de Kassad pour que ses filtres compensent sa vision. Il vit qu’ils étaient au pied du Monolithe de Cristal, dans la vallée des Tombeaux du Temps d’Hypérion. C’était la nuit. De gros nuages bouillonnaient dans le ciel. Une tempête faisait rage. Seules les pulsations des tombeaux éclairaient la scène. Il ressentit la nostalgie subite de l’endroit qu’ils venaient de quitter, avec sa lumière harmonieuse et son décor si propre. Puis il se concentra sur ce qu’il y avait autour de lui.
Sol Weintraub et Brawne Lamia étaient dans la vallée à cinq cents mètres de là. Sol était penché sur la jeune femme étendue au pied du Tombeau de Jade. Le vent faisait tournoyer la poussière autour d’eux, de sorte qu’ils ne pouvaient pas voir le gritche en train de s’avancer dans leur direction, telle une ombre mouvante et sinistre, sur le sentier qui passait devant l’Obélisque.
Fedmahn Kassad émergea de la zone obscure qui entourait le marbre noir du Monolithe et s’avança en évitant les échardes de cristal répandues sur le chemin. Il s’aperçut que Monéta était toujours accrochée à son bras.
— Si tu le provoques encore, murmura-t-elle d’une voix suppliante, le gritche te tuera.
— Ce sont mes amis, fit Kassad.
Son équipement de la Force et son armure déchiquetée se trouvaient là où Monéta les avait laissés quelques heures plus tôt. Il alla chercher dans le Monolithe son fusil d’assaut et un chapelet de grenades, puis vérifia que tout fonctionnait encore et que les charges étaient au maximum. Il ôta les sécurités, ressortit du Monolithe et s’élança au pas de course pour intercepter le gritche.