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— Vous voulez parler de la guerre ? De la fin de l’existence que nous avons connue ? C’est ça ?

Il se frappa du poing la paume de la main gauche.

— Non, ce n’est pas de ça que je veux parler, bon Dieu ! Je veux parler des retombées politiques. Vous n’avez pas suivi les débats de la Pangermie ?

— Chaque fois que j’ai un moment.

— Vous savez déjà que certains sénateurs et personnages influents en dehors du Sénat cherchent des appuis pour provoquer votre chute lors de la prochaine motion de confiance. La chose est inévitable, Meina. C’est une simple question de temps.

— Je le sais, Gabriel. Pourquoi ne voulez-vous pas vous asseoir ? Nous avons encore une minute ou deux avant la reprise du conseil.

Kolchev se laissa presque littéralement tomber dans un fauteuil.

— Vous ne comprenez pas. Même ma propre femme, Meina, est en train de collectionner les voix pour vous abattre.

Le sourire de Gladstone s’élargit.

— Sudette n’a jamais fait partie de mes supporters inconditionnels, Gabriel. (Son sourire disparut.) Combien de temps me reste-t-il, à votre avis ?

— Huit heures. Moins, peut-être.

— Il ne m’en faut pas plus, murmura Gladstone en hochant la tête.

— Pas plus ? Mais de quoi diable parlez-vous ? Qui d’autre que vous peut diriger l’Hégémonie en temps de guerre ?

— Vous, par exemple. Je ne doute pas que vous soyez mon successeur.

Kolchev grommela quelque chose.

— La guerre ne durera peut-être pas si longtemps, fit Gladstone comme si elle se parlait à elle-même.

— Hein ? Oui… Vous voulez parler de la super-arme du TechnoCentre. C’est vrai, Albedo a construit un prototype quelque part dans une base de la Force, et il voudrait que le conseil de guerre prenne le temps d’aller l’examiner. Sacrée perte de temps, si vous me demandez mon avis.

Gladstone sentit comme une main froide qui se refermait sur son cœur.

— Le bâton de la mort ? Le TechnoCentre possède un prototype ?

— Plus qu’un prototype. Un de nos vaisseaux-torches en est déjà armé.

— Qui a autorisé cela, Gabriel ?

— Morpurgo a donné le feu vert pour les recherches, fit le sénateur en s’asseyant lourdement. Quel mal y a-t-il, Meina ? On ne peut pas utiliser cette arme sans l’accord de la Présidence.

Elle se tourna vers son ancien collègue au Sénat.

— Nous sommes bien loin de la Pax Hegemonica, n’est-ce pas, Gabriel ?

Le Lusien grogna de nouveau. Ses traits épais semblaient ployer sous un lourd fardeau de souffrance.

— Nous l’avons cherché, dit-il. Le gouvernement précédent a écouté le Centre quand il lui a suggéré de se servir de Bressia comme appât pour piéger l’un des essaims. Après cela, vous avez écouté d’autres éléments du Centre qui vous demandaient d’annexer Hypérion au Retz.

— Vous pensez que j’ai élargi le conflit en envoyant la flotte défendre Hypérion ?

Kolchev releva la tête.

— On ne peut pas dire cela, non. C’est peu plausible. Les vaisseaux extros sont en route depuis plus d’un siècle. Si seulement nous nous en étions aperçus plus tôt… Si nous avions pu négocier pour éviter ce merdier…

Le persoc de Gladstone bourdonna.

— C’est l’heure de retourner là-bas, dit-elle d’une voix douce. Le conseiller Albedo est sans doute anxieux de nous montrer l’arme suprême qui va nous permettre de gagner cette guerre.

41.

Il m’est plus facile de me laisser dériver dans l’infosphère que de rester ici couché dans la nuit sans fin à écouter la fontaine et à attendre la prochaine hémorragie. Mon état est pis que débilitant. Il me transforme en une coquille d’homme, creuse à l’intérieur, sans noyau. Je me souviens de l’époque où Fanny s’occupait de moi, durant mes vacances à Wentworth Place, et de ses accents philosophiques quand elle récitait :

Y a-t-il une autre Vie ? Vais-je me réveiller pour m’apercevoir que tout ceci est un rêve ? Il y en a nécessairement une. Il est impossible que nous ayons été créés uniquement pour endurer de telles souffrances.

Si seulement tu savais, Fanny ! Nous avons été créés précisément pour endurer ces souffrances. Au bout du compte, nous ne sommes rien de plus que des trous d’eau claire au creux d’un rocher, qui n’ont conscience d’exister qu’entre deux vagues d’un océan de douleur déferlante. Nous sommes faits pour porter nos souffrances avec nous, sur notre ventre, comme le jeune voleur spartiate qui cachait sur lui un louveteau, pour qu’elles nous dévorent nos entrailles. Quelle autre créature du vaste domaine de Dieu porterait en elle ton souvenir, Fanny, toi qui es poussière depuis neuf cents ans, et le laisserait le dévorer alors que la phtisie se charge aisément du même travail ?

Les mots m’assaillent. La pensée d’un livre me rend malade. La poésie résonne à vide dans mon esprit. Si je pouvais la bannir définitivement, je le ferais sans l’ombre d’une hésitation.

Martin Silenus, je t’entends sur ta croix d’épines vivantes. Tu fredonnes ta poésie comme un mantra en te demandant quel dieu dantesque t’a condamné à un tel endroit. Tu as dit un jour – j’étais là en esprit tandis que tu faisais ton récit aux autres – tu as dit :

Être un poète, un vrai poète, me disais-je, c’était devenir l’avatar de l’humanité incarnée. Accepter de revêtir le manteau du poète, c’est porter la croix du Fils de l’Homme et souffrir les affres de la naissance de la Mère Spirituelle de l’Humanité.

Devenir un vrai poète, c’est devenir Dieu.

Oui, Martin, mon collègue, mon vieux copain, tu portes la croix et tu souffres les affres, mais crois-tu que tu sois plus près de devenir Dieu ? Ne te sens-tu pas plutôt dans la peau d’un vieil imbécile au ventre transpercé par une pique de trois mètres, qui sent l’acier glacé à l’endroit où devrait se trouver son foie ? Ça fait mal, n’est-ce pas ? Je ressens ta douleur comme je ressens la mienne.

Au bout du compte, cela n’a pas la moindre espèce d’importance. Nous nous prenions pour des êtres spéciaux, qui ouvraient leurs perceptions, affûtaient leur empathie, répandaient le chaudron des souffrances communes sur la piste de danse du langage, puis essayaient de transformer le chaos de douleur en menuet. Quelle espèce d’importance, vraiment ? Nous ne sommes pas des avatars, nous ne sommes pas les fils des dieux ni des hommes. Nous sommes nous, un point c’est tout. Nous couchons seuls nos complaisances sur le papier, nous lisons seuls, nous mourons seuls.

Bon sang, ce que ça fait mal. L’envie de vomir est constante, mais les spasmes me font cracher chaque fois des morceaux de poumon en même temps que la bile et les humeurs. J’ignore pourquoi, mais c’est aussi difficile, peut-être plus encore, cette fois-ci. La mort devrait être plus facile avec l’habitude.

La fontaine, sur la piazza, lance son gazouillement idiot dans la nuit. Quelque part, dans les rues, le gritche attend. Si j’étais Hunt, je n’attendrais pas pour partir. J’étreindrais la Mort, si toutefois la Mort étreint, et j’en finirais tout de suite.

Mais je lui ai promis. Je lui ai promis d’essayer.

Je ne peux pas entrer dans la mégasphère ou dans l’infosphère sans passer par cette nouvelle chose que j’appelle la métasphère. Et c’est un endroit qui me fait peur.

Il y a surtout de l’espace et du vide ici. C’est très différent des paysages analogiques urbains que l’on rencontre dans l’infosphère du Retz et dans les analogues de la biosphère du TechnoCentre, avec sa mégasphère. Ici, tout est… à l’état brut, peuplé d’ombres étranges et de masses changeantes qui n’ont rien à voir avec les Intelligences du Centre.