Mais Théo avait déjà été réduit au silence par la main du consul, qui s’était posée sur son épaule.
— Je vais répondre à vos questions, répéta l’Extro.
Au-dessus de leurs têtes, très haut, une vingtaine de petits vaisseaux de guerre que la Force appelait des lanciers passèrent silencieusement, en zigzaguant et en accélérant à trois cents g comme un banc de poissons effrayés.
— Premièrement, déclara Ghenga, Gladstone veut savoir pourquoi nous avons lancé une attaque contre le Retz. (Elle s’interrompit, regarda les seize autres Extros assemblés autour d’elle, et continua.) Elle se trompe. À l’exception du présent essaim, dont le seul objectif était d’occuper Hypérion avant l’ouverture des Tombeaux du Temps, il n’y a eu aucune attaque de notre part contre le Retz.
Les trois hommes de l’Hégémonie avaient fait un pas en avant en même temps. Même le consul avait perdu son apparence impassible, et bégayait d’excitation.
— C’est… C’est faux ! Nous avons vu nous-mêmes les…
— J’ai vu les images mégatrans de…
— Heaven’s Gate est détruite ! Le Bosquet de Dieu a entièrement brûlé !
— Silence ! ordonna Librom Ghenga.
Lorsque le silence se fit, elle reprit d’une voix calme :
— Un seul essaim a livré combat contre l’Hégémonie, et c’est le nôtre. Les autres essaims se trouvent à l’endroit où les détecteurs longue portée du Retz les ont repérés pour la première fois. Mais ils s’éloignent de vous, afin d’éviter toute provocation du genre de la révolte de Bressia.
Le consul se frotta les yeux comme quelqu’un qui se réveille.
— Mais alors, qui…
— Précisément, fit Ghenga. Qui a les moyens de mettre en œuvre une telle mystification ? Qui a intérêt à massacrer des milliards d’humains ?
— Le TechnoCentre ? balbutia le consul.
La montagne accomplissait une lente rotation, et la nuit tomba sur eux à ce moment-là. Une brise de convection traversa le ressaut où ils se trouvaient, faisant voler les robes des Extros et la cape du consul. Au-dessus d’eux, les étoiles semblèrent s’illuminer subitement. Les grandes pierres dressées du cercle de Stonehenge paraissaient briller sous l’effet de quelque rayonnement intérieur.
Théo Lane était aux côtés du consul, prêt à le soutenir s’il défaillait.
— Ce que vous dites est insensé, fit-il en s’adressant à Ghenga. Nous ne sommes pas obligés de vous croire sur parole.
L’Extro demeurait impassible.
— Nous vous fournirons toutes les preuves, lui dit-elle. Des relevés de détecteurs de transmission du Vide qui Lie. Des images en temps réel des champs stellaires de nos essaims frères.
— Le Vide qui Lie ? demanda Arundez d’une voix qui semblait troublée.
— Ce que vous appelez mégatrans.
Librom Ghenga marcha jusqu’au rocher le plus proche et passa la main dessus comme pour la réchauffer au contact de la pierre rugueuse. Au-dessus d’eux, les champs d’étoiles tournoyaient.
— Pour répondre à la deuxième question de Gladstone, dit-elle, nous ignorons où réside le Centre. Nous le fuyons, nous le recherchons et nous le redoutons depuis des siècles, mais nous n’avons jamais pu découvrir l’endroit où il se cache. C’est à vous de trouver la réponse à cette question. En ce qui nous concerne, il y a longtemps que nous avons déclaré la guerre à cette entité parasite que vous appelez TechnoCentre !
Les épaules du consul s’affaissèrent encore un peu plus.
— Nous n’avons pas non plus la moindre idée sur son emplacement. Les autorités du Retz cherchaient déjà à le localiser avant l’hégire, mais il demeure aussi insaisissable que l’Eldorado. Nous n’avons découvert aucun monde secret, aucun astéroïde géant bourré de machines, aucun indice qui puisse orienter nos recherches sur l’un des mondes du Retz. Pour autant que nous le sachions, poursuivit-il en écartant les bras de manière fataliste, il pourrait se cacher dans l’un de vos essaims.
— Ce n’est pas le cas, affirma Centrab Minmum.
Le consul haussa finalement les épaules.
— L’hégire a laissé de côté des milliers de mondes dans son Grand Recensement. Tout ce qui était au-dessous de 9,7 sur leur échelle de 10 de type Terre a été ignoré. Le Centre pourrait se trouver n’importe où le long de ces anciennes lignes de vol et d’exploration. Nous ne le trouverons jamais. Et si nous le trouvons, ce sera des années après l’anéantissement du Retz. Vous étiez notre dernier espoir de le localiser.
Ghenga secoua la tête. Au-dessus d’eux, très haut, les sommets recevaient déjà la lumière de l’aube tandis que le terminateur se déplaçait vers eux sur les glaciers à une vitesse presque inquiétante.
— Troisièmement, Gladstone demande quelles sont nos conditions pour un cessez-le-feu. Je vous répète qu’à l’exception du présent essaim, ce n’est pas nous qui sommes les attaquants. Nous accepterons un cessez-le-feu dès qu’Hypérion sera entièrement passé sous notre contrôle, ce qui est en principe imminent. On vient de nous informer que notre corps expéditionnaire occupe à présent la capitale et le port spatial.
— C’est vous qui le dites ! laissa échapper Théo en serrant les poings malgré lui.
— C’est nous qui le disons, effectivement. Vous pouvez annoncer à Gladstone que nous sommes prêts à nous joindre à vous dans le combat contre le TechnoCentre. Toutefois, ajouta Ghenga en se tournant un instant vers les membres silencieux du Tribunal, étant donné que nous sommes à des années de voyage du Retz et que nous ne faisons aucunement confiance à vos portes distrans contrôlées par le Centre, notre participation prendra essentiellement la forme de représailles contre le TechnoCentre pour la destruction des mondes de votre Hégémonie. Soyez assurés que vous serez vengés.
— Voilà qui est réconfortant, fit sèchement remarquer le consul.
— Le quatrième point soulevé par Gladstone est une rencontre au sommet. Notre réponse est positive, si elle est toujours décidée à venir, comme elle l’a dit, dans le système d’Hypérion. C’est précisément en prévision d’une telle éventualité que nous n’avons pas détruit le terminal distrans de la Force. En ce qui nous concerne, nous refusons de nous déplacer de cette manière.
— Pour quelle raison ? demanda Arundez.
Un troisième Extro, qui ne leur avait pas été présenté et qui appartenait au type modifié, à la fourrure somptueuse, prit la parole.
— Le réseau que vous appelez distrans est une abomination, une souillure et un blasphème envers le Vide qui Lie.
— Je vois. Raisons religieuses, fit le consul en hochant la tête.
L’Extro à la fourrure exotique secoua la tête d’un air obstiné.
— Vous ne comprenez pas ! Le système distrans est un joug qui pèse sur les épaules de l’humanité, un contrat de servitude qui vous condamne à la stagnation. Nous ne voulons pas être mêlés à cela.
— Cinquième point, reprit Librom Ghenga, la mention par Gladstone d’une arme de destruction massive inspirée du bâton de la mort n’est qu’un grossier ultimatum. Mais, comme nous l’avons déjà dit, elle se trompe d’adversaire. L’ennemi qui attaque en ce moment votre Retz affaibli et aux abois ne fait pas partie des Clans des Douze Essaims Frères.
— Nous n’avons sur ce point que votre parole, dit le consul, dont le regard, rivé à celui de Ghenga, était devenu dur et provocateur.
— Vous n’avez ma parole sur rien du tout, répliqua Ghenga. Les anciens du Clan ne donnent pas leur parole aux esclaves du Centre. Mais c’est tout de même la vérité.
Le consul se tourna nerveusement vers Théo.