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— La séance est ajournée, dit-elle en souriant.

Elle se distransporta sans plus attendre dans ses appartements privés pour y faire un somme.

43.

Leigh Hunt n’avait jamais vu agoniser personne avant cela. Le dernier jour et la dernière nuit qu’il passa au chevet de Keats – pour lui, c’était toujours Joseph Severn, mais il avait acquis la certitude que le mourant se prenait vraiment pour John Keats – comptèrent parmi les plus pénibles de son existence. Les hémorragies se succédaient de plus en plus rapidement. Entre deux spasmes, Hunt entendait les râles stertoreux qui montaient dans la poitrine et la gorge du petit homme en train de lutter pour s’accrocher à la vie.

Assis à côté du lit dans la chambre exiguë de la Piazza di Spagna, Hunt écouta le poète qui délirait tandis que l’aube se transformait en matin, puis en début d’après-midi. Keats était brûlant de fièvre. Il ne cessait de perdre puis de reprendre conscience, mais insistait pour que Hunt écoute et note tout ce qu’il disait. Ils avaient trouvé de l’encre, un porte-plume et du papier ministre dans l’autre chambre, et Hunt faisait ce qui lui était demandé, écrivant à toute vitesse pendant que le cybride agonisant délirait sur la métasphère et les divinités perdues, la responsabilité des poètes, la chute des dieux ou les guerres miltoniennes qui ravageaient le TechnoCentre.

Hunt avait alors relevé la tête pour demander, en saisissant la main brûlante de Keats :

— Où se trouve le Centre, Sev… Keats ? Dites-moi où il se trouve !

Le mourant s’était mis à transpirer à grosses gouttes et avait détourné le visage.

— Ne soufflez pas sur moi. Votre haleine est comme de la glace.

— Le Centre, répéta Hunt en se penchant en arrière et en refoulant des larmes de pitié et de frustration. Où est le TechnoCentre, Keats ?

Le poète sourit. Sa tête ne cessait d’aller d’avant en arrière sous l’effet de la souffrance. Les efforts qu’il faisait pour respirer évoquaient le bruit de l’air à travers un soufflet percé.

— Comme des araignées dans leur toile, murmura-t-il, des araignées dans leurs rets… dans le Retz que nous avons tissé pour elles… et qui nous paralysent pour nous vider de notre sang… comme des mouches capturées par des araignées au milieu de leur toile…

Hunt cessa d’écrire pour écouter ces mots apparemment incohérents. Mais il comprit subitement.

— Mon Dieu ! chuchota-t-il. Ils sont à l’intérieur du réseau distrans !

Keats essaya de se redresser, agrippant le bras de Hunt avec une force terrible.

— Dites-le à Gladstone, Hunt. Qu’elle déchire les toiles. Qu’elle les nettoie. Les araignées dans la toile. Le dieu humain et le dieu des machines… doivent s’unir. Mais pas moi ! Non, pas moi !

Il laissa sa tête retomber en arrière sur l’oreiller, et se mit à pleurer sans bruit. Il s’endormit bientôt, pour ne se réveiller que partiellement tout au long de l’après-midi. Hunt savait qu’il était plus près de la mort que du sommeil. Le moindre bruit le faisait tressaillir, et il avait alors du mal à respirer. Vers la fin de l’après-midi, il était trop faible pour expectorer, et Hunt devait l’aider en lui penchant la tête vers la cuvette pour que la simple gravité le libère des mucosités sanglantes qui l’encombraient.

À plusieurs reprises, pendant que Keats dormait d’un sommeil agité, Hunt se leva pour regarder par la fenêtre. Il descendit même, une fois, jusqu’à la porte d’entrée, pour scruter la piazza. Dans l’ombre des maisons, près du grand escalier, se dessinait une ombre haute, plus noire que le reste, hérissée de piquants.

Dans la soirée, Hunt s’assoupit sur sa chaise au chevet de Keats. Il rêva qu’il tombait d’une hauteur vertigineuse et mit les mains en avant pour se protéger, puis se réveilla en sursaut et s’aperçut que Keats avait les yeux ouverts et le regardait.

— Avez-vous déjà vu quelqu’un mourir ? lui demanda le poète entre deux râles sans force.

— Non.

Le regard de Keats était étrange, comme s’il voyait quelqu’un d’autre à la place de Hunt.

— J’ai pitié de vous, lui dit le poète. Dans quels tracas et dangers ne vous êtes-vous pas mis pour moi ! Vous devez garder votre sang-froid, cela ne durera pas longtemps.

Hunt était frappé, non seulement par le courage plein de sollicitude que dénotait cette remarque, mais aussi par le soudain changement d’idiome, car Keats était passé de la langue standard du Retz à un dialecte beaucoup plus ancien et mélodieux.

— Ne dites pas de bêtises, fit Hunt avec une énergie et un enthousiasme qu’il était loin de ressentir. Nous serons partis d’ici avant l’aube. Je sortirai dès la nuit tombée pour me mettre à la recherche d’une porte distrans.

Keats secoua la tête.

— Le gritche vous prendra. Il ne permettra à personne de me venir en aide. Son rôle est de veiller à ce que je n’échappe à moi-même que par moi-même.

Il ferma les paupières, et sa respiration devint encore plus saccadée.

— Je ne comprends pas, murmura Leigh Hunt en lui prenant la main.

Il supposait qu’il délirait encore sous l’effet de la fièvre, mais c’était l’un des rares moments, depuis deux jours, où Keats semblait totalement conscient, et Hunt pensait que cela valait la peine de faire un effort pour communiquer.

— Que voulez-vous dire par n’échapper à vous-même que par vous-même ? demanda-t-il.

Les yeux de Keats se rouvrirent. Ses pupilles couleur noisette étaient bien trop brillantes.

— Ummon et les autres essaient de me faire échapper à moi-même en acceptant la divinité, Hunt. Ils veulent me faire servir d’appât pour la capture de la baleine blanche, ou de miel pour attirer la mouche ultime. Leur Empathie en fuite se réfugierait en moi… en moi, Mister John Keats, haut de cinq pieds, afin que la réconciliation se fasse, vous saisissez ?

— Quelle réconciliation ?

Hunt se pencha plus près, en essayant de ne pas diriger son haleine vers lui. Keats semblait s’être ratatiné sous les couvertures en désordre, mais la chaleur qu’il irradiait emplissait toute la chambre. Son visage formait un ovale très pâle dans la lumière mourante. Hunt avait vaguement conscience de la présence d’un faible rayon de clarté dorée qui se déplaçait juste à la jonction du mur et du plafond, mais les yeux de Keats ne quittaient pas cette dernière tache de soleil.

— La réconciliation de l’homme et de la machine, du créateur et de la créature.

Keats s’interrompit pour tousser, et ne se calma que lorsqu’il eut craché un long filet de mucosités sanguinolentes dans la cuvette que tenait Hunt. Il laissa retomber sa tête en arrière sur l’oreiller, pour reprendre son souffle, et continua, au bout d’un moment, d’une voix à peine audible.

— La réconciliation de l’humanité avec les races qu’elle a cherché à exterminer. La réconciliation du TechnoCentre avec l’humanité qu’il a voulu anéantir. La réconciliation du Dieu du Vide qui Lie avec ses ancêtres qui ont essayé de l’évincer.

Cessant d’écrire, Hunt secoua la tête.

— Je n’y comprends rien. Vous pourriez devenir ce… messie… rien qu’en quittant votre lit de mort ?

L’ovale blême du visage de Keats se déplaça d’avant en arrière, sur l’oreiller, en un mouvement qui aurait pu passer pour un ersatz de rire.

— Nous aurions tous pu devenir ce messie, Hunt. C’est la plus grande folie et la plus grande fierté de l’humanité. Nous acceptons nos souffrances. Nous frayons la voie à nos enfants. Cela nous a donné le droit de devenir le Dieu dont nous avions rêvé.