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L’entrée, derrière elle, sembla disparaître presque totalement. Elle ne demeurait plus visible que sous la forme d’une zone floue au milieu de la lumière uniforme émise par la paroi. Le gritche était immobile. Ses yeux rubis brillaient dans les orbites caves de son crâne.

Brawne s’avança. Ses talons ne faisaient aucun bruit sur le sol de pierre. Le gritche se tenait à une dizaine de mètres sur sa droite, là où commençaient les gradins, comme des étals obscènes étagés dans la lumière des hauteurs.

Elle ne se faisait aucune illusion. Si le gritche sautait sur elle, elle n’aurait jamais le temps de retourner jusqu’à la porte. Mais la créature ne bougeait pas.

L’air était imprégné d’une odeur d’ozone à laquelle se mêlaient des effluves douceâtres. Elle continua d’avancer de côté, le dos au mur, scrutant les rangées de corps pour essayer de reconnaître un visage. Chaque pas l’éloignait de l’entrée et donnait plus de chances au gritche de lui barrer toute retraite. La créature se tenait toujours immobile comme une sculpture noire au milieu d’un océan de lumière.

Les gradins, vus de près, s’étalaient vraiment sur des kilomètres. Des marches de pierre de près d’un mètre de haut chacune rompaient l’alignement horizontal des corps. Après avoir marché durant plusieurs minutes, Brawne gravit environ le tiers de l’un de ces escaliers. Elle put ainsi toucher le corps le plus proche du deuxième gradin, et fut soulagée de sentir sous sa main une chair tiède, et une poitrine qui se soulevait régulièrement. Mais ce n’était pas Martin Silenus.

Elle continua, en s’attendant presque à trouver Duré ou Sol Weintraub, ou même son propre corps, parmi ces morts-vivants. Mais, au lieu de cela, elle reconnut un visage qu’elle avait vu sculpté sur la face d’une montagne. C’était celui du roi Billy le Triste, qui gisait, inerte, sur la pierre blanche du cinquième gradin. Ses vêtements royaux étaient maculés et noircis. Le visage morose était – comme celui de tous les autres – crispé sous l’effet d’horribles souffrances intérieures. Trois rangées de corps plus bas se trouvait Martin Silenus.

Brawne s’agenouilla près du poète, en regardant, par-dessus son épaule, la tache noire du gritche, toujours immobile au pied des rangées de corps. Comme les autres, Silenus paraissait vivant, en proie à une agonie silencieuse, relié par un orifice crânien à un cordon ombilical qui se fondait, un peu plus loin, dans la pierre blanche de la contremarche suivante.

Haletante de terreur, Brawne toucha le crâne de Silenus, à l’endroit où le plastique et l’os faisaient jonction. Elle suivit le cordon ombilical sans trouver aucune saillie jusqu’à l’endroit où il se perdait dans la pierre. Elle sentait des fluides pulser sous ses doigts.

— Merde ! murmura-t-elle.

Elle se retourna soudain, prise de panique à l’idée que le gritche était peut-être venu sans bruit derrière elle et s’apprêtait à la frapper. Mais la silhouette noire était toujours à l’autre bout de la très vaste salle.

Elle n’avait absolument rien dans les poches. Ni arme ni outil. Il faudrait qu’elle retourne jusqu’au Sphinx pour trouver dans ses affaires quelque chose qui coupe, puis qu’elle ait assez de courage pour revenir ici.

Mais elle savait qu’elle ne pourrait jamais se résoudre, si elle sortait, à franchir de nouveau la porte.

Elle prit une profonde inspiration, leva le bras et abattit le tranchant de sa main, de toutes ses forces, sur le cordon. Le matériau, qui ressemblait à du plastique souple, était en réalité aussi dur que l’acier. Son bras vibra douloureusement jusqu’à l’épaule.

Elle tourna la tête. Le gritche s’avançait vers elle, pas à pas, lentement, comme un vieillard qui se promène tranquillement.

Elle laissa échapper un cri. Puis elle frappa de nouveau, la paume rigide, le pouce à angle droit.

Brawne Lamia avait grandi sur Lusus, sous une gravité de 1,3 g standard, et elle avait des muscles d’athlète, même par rapport aux autres Lusiens. Dès l’âge de neuf ans, elle rêvait d’être détective, et elle avait tout fait pour réaliser ce rêve. Son obsession l’avait poussée à pratiquer les arts martiaux. Elle émit un grognement sourd, leva de nouveau le bras et frappa, en se concentrant pour que sa main soit le tranchant d’une hache, en voyant dans sa tête le coup victorieux qui allait sectionner le câble.

Le tuyau se rétracta imperceptiblement sous son coup, pulsant comme une créature vivante. Il sembla se rétracter encore plus avant même qu’elle ne donne le coup suivant.

Des pas devinrent audibles derrière elle, plus bas. Elle faillit laisser échapper un rire nerveux. Le gritche n’avait pas besoin de marcher pour se déplacer, ni de faire du bruit. Il devait prendre plaisir à effrayer sa proie. Mais Brawne n’avait pas peur. Elle était trop occupée.

Elle leva de nouveau le bras et abattit la main sur le câble. L’effet était le même que si elle heurtait la pierre. Elle sentit un petit os se briser. La douleur était semblable à un bruit lointain, semblable au frottement qu’elle percevait derrière elle, sur le gradin inférieur.

T’est-il venu à l’idée, se disait-elle, qu’il te tuera presque sûrement si tu réussis vraiment à sectionner ce truc-là ?

Elle frappa une nouvelle fois. Les pas s’arrêtèrent à la base du gradin où elle se trouvait.

Brawne haletait sous l’effort. La sueur ruisselait sur son front, puis dégoulinait sur ses joues et sur le poète inanimé.

Je n’ai même pas de sympathie pour toi, pensa-t-elle à l’adresse de Martin Silenus tout en abattant une fois encore le tranchant de sa main. C’était comme si elle essayait de sectionner la patte d’un éléphant de métal.

Le gritche commença à gravir l’escalier du gradin où elle se tenait.

Elle se redressa, presque debout, et mit tout le poids de son corps dans un coup qui faillit lui disloquer l’épaule et qui lui cassa le poignet, en brisant plusieurs petits os de la main.

Le cordon ombilical fut tranché.

Un fluide rouge, pas assez visqueux pour être du sang, jaillit contre ses jambes, et forma une flaque sur la pierre blanche. Le câble sectionné, toujours noyé dans la pierre, fut agité de spasmes et de soubresauts, comme un tentacule vivant, avant de retomber mollement pour être aspiré entièrement, tel un serpent sanglant blessé à mort, dans le trou de la pierre, qui redevint lisse dès que l’opération fut terminée. La partie du cordon reliée à la dérivation crânienne de Silenus se ratatina en quelques secondes, comme une méduse que l’on sort de l’eau. Le visage et les épaules du poète étaient baignés de fluide rouge, mais la couleur de celui-ci vira rapidement au bleu sous le regard de Brawne.

Les yeux de Martin Silenus tressaillirent comme ceux d’une chouette, puis s’ouvrirent.

— Hé ! fit-il. Vous savez que ce putain de gritche est juste derrière vous ?

Gladstone se distransporta dans ses appartements privés et se dirigea aussitôt vers la niche mégatrans où deux messages l’attendaient.

Le premier venait de l’espace d’Hypérion. Elle écouta, en battant des paupières, la voix douce du gouverneur général Théo Lane qui lui donnait un résumé succinct de l’entretien avec le tribunal extro. Elle s’assit dans le fauteuil de cuir en portant les deux mains à ses joues tandis que Lane exposait le démenti catégorique des Extros quant à l’invasion du Retz. La transmission s’acheva sur une brève description de l’essaim. L’opinion de Lane était que les Extros disaient la vérité. Il ajoutait que le sort du consul était incertain, et demandait des instructions.

— Réponse ? demanda l’ordinateur mégatrans.

— Accusez réception du message. Et transmettez… « Tenez bon » en code diplomatique monopasse.