— Vous le pouvez, déclara Librom Ghenga.
— Et pour affronter le gritche ? demanda le consul.
— Pour l’affronter, fit Centrab Minmum.
— Et pour survivre dans l’ère de chaos qui s’annonce ?
— C’est votre devoir, murmura Nanscok Amnion.
Le consul soupira de nouveau. Il s’écarta avec les autres tandis qu’une grosse libellule aux ailes formées de capteurs solaires et de peau diaphane insensibles au vide et au rayonnement cosmiques descendait se poser à proximité du cercle de Stonehenge et ouvrait ses panneaux ventraux pour accueillir le consul.
Dans la salle d’hôpital de la Maison du Gouvernement de Tau Ceti Central, le père Paul Duré dormait d’un sommeil superficiel provoqué par les médicaments qu’on lui avait administrés. Il rêvait de flammes et de mondes à l’agonie.
À part la brève visite de la Présidente Gladstone et celle, encore plus brève, de l’évêque Édouard, il était resté seul toute la journée, émergeant continuellement d’une brume de douleur pour y retomber aussitôt. Les médecins avaient demandé qu’on ne le transporte pas ailleurs pendant encore douze heures, et le Collège des cardinaux, sur Pacem, avait fait savoir qu’il acceptait et qu’il souhaitait au patient une prompte guérison. Les préparatifs de la cérémonie, qui devait avoir lieu dans vingt-quatre heures, étaient en cours. Après cette cérémonie, le prêtre jésuite Paul Duré, de Villefranche-sur-Saône, serait le pape Teilhard I, quatre cent quatre-vingt-septième évêque de Rome, successeur direct du disciple Pierre.
Guérissant à toute vitesse, ses chairs se régénérant sous l’impulsion d’un million de directeurs ARN, ses nerfs se reconstituant grâce aux miracles de la médecine moderne (pas assez miraculeuse, cependant, pour m’épargner d’horribles démangeaisons, se disait-il), le jésuite, dans son lit, songeait à Hypérion, au gritche, à sa longue existence et à l’état de confusion dans lequel étaient plongées les affaires de Dieu en ce bas monde. Il finit par se rendormir, et vit en rêve le Bosquet de Dieu dévoré par les flammes tandis que la Voix Authentique de l’Arbre-monde le poussait vers la porte distrans. Il rêva également de sa mère, et d’une femme nommée Semfa, maintenant morte, qui travaillait à la plantation de Perecebo, aux confins des Confins, dans la zone de culture des fibroplastes, à l’est de Port-Romance.
Dans ses rêves, d’une tristesse fondamentale, Duré eut soudain conscience d’une autre présence. Et ce n’était pas d’une autre présence dans son rêve qu’il s’agissait, mais d’un autre rêveur.
Il marchait aux côtés de quelqu’un. L’air était frais, le ciel était d’un bleu émouvant. Au détour d’un virage, un lac apparut devant eux, bordé d’arbres élégants, sur un fond de montagnes et de nuages bas qui donnaient à la scène une échelle et une intensité dramatiques. Au milieu des eaux calmes comme un miroir, une île semblait flotter.
— Le lac Windermere, fit le compagnon de Duré.
Le jésuite se tourna lentement, le cœur battant d’angoisse à l’idée de ce qu’il allait découvrir. Mais la vue du jeune homme qui venait de parler ne lui inspira aucune crainte.
Il était de petite taille et portait une veste démodée avec des boutons de cuir, une large ceinture de cuir, de grosses chaussures, un vieux bonnet de fourrure, un sac à dos usé et un pantalon à la coupe bizarre, rapiécé en plusieurs endroits. Il avait une grande couverture sur l’épaule gauche et un solide bâton de pèlerin à la main droite.
Duré s’arrêta, et l’autre l’imita aussitôt, comme si cette pause était la bienvenue.
— La colline de Furness et les monts Cumbrian, fit le jeune homme en désignant, avec son bâton, la région située au-delà du lac.
Duré remarqua les boucles auburn qui dépassaient du vieux bonnet, ainsi que les grands yeux noisette et la petite taille de cet homme. Il se disait qu’il devait rêver, tout en pensant : Je ne rêve pas, c’est réel.
— Qui êtes…
Il ne put achever sa question, tant son cœur battait fort dans sa poitrine.
— Je m’appelle John, lui dit son compagnon, et le calme raisonnable de sa voix écarta, dans une certaine mesure, les craintes de Duré.
— Je pense que nous pourrons passer la nuit à Bowness, reprit le jeune homme. Brown me dit qu’il y a une splendide auberge juste au bord du lac.
Duré hocha la tête. Mais il n’avait pas la moindre idée de ce dont il parlait.
Le petit homme se pencha en avant et serra le bras du jésuite d’une poigne douce mais insistante.
— Quelqu’un viendra après moi, dit-il. Ce ne sera ni l’alpha ni l’oméga, mais ce sera essentiel pour nous montrer la voie.
Duré hocha stupidement la tête. Une petite brise faisait maintenant ondoyer le lac, et leur apportait des senteurs de végétation venues des collines.
— Ce quelqu’un sera né très loin d’ici, poursuivit John. Plus loin que tout ce que notre race a connu depuis des siècles. Et votre mission sera la même que la mienne en ce moment : préparer la voie. Vous ne vivrez pas suffisamment longtemps pour assister à l’enseignement donné par cette personne, mais votre successeur, oui.
— Oui, fit Paul Duré en écho.
C’était tout ce qu’il pouvait dire, car il n’avait plus du tout de salive dans la bouche.
Le jeune homme ôta son bonnet, le passa à sa ceinture, et se baissa pour ramasser un galet. Il la lança loin à la surface du lac. Des ondes concentriques se formèrent lentement.
— Zut, je voulais le faire ricocher, dit John.
Il se tourna vers Duré.
— Quittez cet hôpital et retournez sur Pacem le plus vite possible, vous m’avez bien compris ?
Duré battit des paupières. Cette réplique ne semblait pas appartenir à son rêve.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Peu importe. Faites ce que je vous dis. Ne vous laissez retarder par rien. Si vous ne vous mettez pas en route tout de suite, vous n’aurez plus d’autre occasion par la suite.
Duré regarda derrière lui, désorienté, comme s’il envisageait de regagner son lit d’hôpital à pied. Il jeta un coup d’œil, par-dessus son épaule, au jeune homme frêle qui se tenait sur les galets de la rive.
— Et vous ?
John ramassa une deuxième pierre, la lança et fit la grimace en voyant qu’elle ne ricochait qu’une seule fois avant de disparaître sous le miroir de l’eau.
— Je suis heureux ici pour le moment, dit-il, plus pour lui-même que pour Duré. J’étais vraiment heureux quand j’ai fait ce voyage, ajouta-t-il.
Puis il sembla faire un effort pour sortir de sa rêverie, et sourit à Duré.
— Qu’est-ce que vous attendez ? Magnez-vous le train, Votre Sainteté.
Choqué, amusé et irrité en même temps, Duré ouvrit la bouche pour répliquer, mais se retrouva dans son lit d’hôpital à la Maison du Gouvernement. Les soignants avaient baissé la lumière pour qu’il puisse dormir. Des pastilles de surveillance étaient fixées à sa peau.
Il demeura sans bouger une minute ou deux, souffrant des démangeaisons occasionnées par ses tissus en train de guérir de leurs brûlures au troisième degré. Il pensa au rêve qu’il venait de faire, en se disant que ce n’était qu’un songe et qu’il pouvait dormir encore quelques heures avant que Monsignore – ou plutôt l’évêque Édouard – et les autres n’arrivent pour l’escorter. Il ferma les yeux, et se souvint du visage masculin mais très doux, des yeux noisette et du dialecte archaïque.
Le père Paul Duré, de la Compagnie de Jésus, se redressa alors, descendit péniblement de son lit, chercha ses vêtements, mais ne trouva rien d’autre à porter que le pyjama de papier qu’on lui avait mis à l’hôpital. Il s’entoura les épaules d’une couverture, arracha les pastilles de surveillance, et s’éloigna pieds nus avant que les soignants ne soient alertés.