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Il y avait au bout du couloir une porte distrans réservée au corps médical. S’il ne pouvait pas l’utiliser, il en trouverait bien une autre.

Leigh Hunt porta le corps de Keats au soleil, au milieu de la Piazza di Spagna. Il croyait y trouver le gritche en train de l’attendre. Au lieu de cela, il y avait un cheval. Hunt n’était pas très connaisseur en matière de chevaux, car l’espèce avait totalement disparu à son époque, mais l’animal semblait être le même que celui qui les avait amenés à Rome. Et il était d’autant plus facile à reconnaître qu’il était attelé à la même calèche, que Keats appelait vettura.

Hunt déposa le corps sur le siège, en le drapant soigneusement dans son linceul. Il marcha à côté de la calèche, la main toujours posée sur le drap, tandis que le cheval commençait à avancer lentement. Avant de mourir, Keats avait demandé à être enterré dans le cimetière protestant qui se trouvait près de la Pyramide de Caïus Cestius. Hunt se rappelait vaguement qu’ils avaient franchi, en arrivant dans leur singulier équipage, le mur d’Aurélien, mais il aurait été incapable de retrouver son chemin, même si sa vie ou le bon déroulement de l’enterrement de Keats en dépendaient. De toute manière, le cheval semblait savoir parfaitement où il allait.

Tout en marchant lentement à côté de la calèche, conscient de la pureté de l’air par cette belle journée de printemps et d’une odeur sous-jacente de végétation pourrie, Hunt se demanda tout à coup si le corps n’était pas déjà en train de se décomposer. Il n’était pas très au courant des phénomènes qui accompagnaient la mort, et ne désirait d’ailleurs pas en savoir plus. Il donna une tape sur la croupe du cheval pour le faire aller plus vite, mais l’animal s’arrêta, tourna lentement la tête pour lui jeter un regard de reproche, et se remit à marcher à la même allure.

Ce fut plutôt un léger éclat de lumière aperçu du coin de l’œil qu’un quelconque bruit qui l’alerta. Lorsqu’il se retourna, le gritche était là. Il suivait la calèche à une quinzaine de mètres, réglant son pas sur celui du cheval, avec une démarche solennelle mais quelque peu comique, levant haut à chaque pas ses genoux hérissés de piquants tandis que le soleil faisait jeter des éclats à sa carapace, à ses dents de métal et aux lames de son corps.

La première impulsion de Hunt fut de tout lâcher et de se mettre à courir, mais le sens du devoir et celui, plus fort encore, de son impuissance l’en empêchèrent. Où aurait-il pu fuir ? La Piazza di Spagna était le seul endroit qu’il connaissait, et le gritche lui barrait la route.

Acceptant le monstre comme compagnon de deuil de cet insensé convoi funéraire, Hunt lui tourna le dos et continua de marcher à côté de la calèche, en agrippant la cheville du mort à travers le drap.

Du coin de l’œil, pendant tout ce temps, il guettait le moindre signe de présence d’une porte distrans ou d’une quelconque trace de présence humaine ou de technologie postérieure au XIXe siècle. Mais il ne voyait rien. L’illusion qu’il avait de traverser une Rome abandonnée par cette matinée quasi printanière de février 1821 était parfaite.

Après avoir gravi une colline distante d’un pâté de maisons de l’escalier de la piazza, le cheval prit une large avenue puis tourna plusieurs fois dans des ruelles, passant devant les ruines circulaires du Colisée, que Hunt n’eut pas de mal à reconnaître.

Lorsque la calèche s’arrêta enfin, Hunt sortit de l’état de semi-assoupissement dans lequel la lente marche l’avait plongé pour regarder autour de lui. Ils se trouvaient de l’autre côté d’un monticule de pierres, envahi par la végétation, qu’il supposait être le mur d’Aurélien, et il y avait effectivement une pyramide basse en vue, mais le cimetière protestant, si c’était bien lui, ressemblait davantage à un pré qu’à un cimetière. Des moutons broutaient à l’ombre de quelques cyprès, leurs clochettes tintant étrangement dans l’atmosphère épaisse en train de se réchauffer. Partout, l’herbe croissait à hauteur des genoux au moins. Plissant les yeux, il aperçut quelques pierres tombales disséminées, à moitié invisibles dans l’herbe. Plus près de lui, à quelques centimètres du cou baissé du cheval, s’ouvrait une fosse fraîchement creusée.

Le gritche restait derrière, à une dizaine de mètres de lui, sous les branches des cyprès agitées par la brise. Ses yeux rouges étaient fixés sur la tombe.

Hunt contourna le cheval qui paissait tranquillement pour se rapprocher de la fosse. Il n’y avait pas de cercueil. Le trou faisait environ un mètre vingt de profondeur, et le tas de terre dégageait une odeur d’humus et de fraîcheur moite. Une pelle au long manche était plantée comme si les fossoyeurs venaient de s’en aller. Une pierre tombale était dressée, mais elle ne portait aucune inscription. Il vit quelque chose briller et se précipita pour trouver le premier objet moderne qu’il eût vu depuis son arrivée sur l’Ancienne Terre : un petit stylet laser, du genre de ceux qu’utilisaient les artistes ou les marbriers pour graver des dessins ou des lettres sur les matériaux les plus durs.

Tenant le stylet à la main, il se retourna. Il se sentait armé, mais l’idée que ce minuscule outil pût arrêter le gritche lui semblait ridicule. Il le mit dans la poche de sa chemise et s’occupa d’enterrer Keats.

Quelques instants plus tard, la pelle à la main, contemplant la fosse béante où reposait le corps menu entouré de son seul linceul, il essaya de trouver quelque chose à dire. Il avait assisté à d’innombrables funérailles officielles, il avait même écrit quelques-uns des panégyriques prononcés par Gladstone en ces occasions, et les mots n’avaient jamais été pour lui un problème. Mais rien ne venait. Sa seule audience était le gritche silencieux, toujours dans l’ombre des cyprès, et les moutons dont les clochettes tintaient nerveusement tandis qu’ils s’éloignaient du monstre pour se rapprocher de la tombe tel un groupe arrivé en retard à la cérémonie.

Hunt se disait que quelques vers du défunt auraient peut-être été de circonstance, mais il n’était qu’un homme politique, peu enclin à lire et encore moins à mémoriser des pages de poésie ancienne. Il se souvint, trop tard, qu’il avait écrit quelques vers que lui avait dictés son ami la veille, mais il avait laissé son carnet sur la table de l’appartement de la Piazza di Spagna. Il y était question de devenir un dieu, ou comme un dieu, et du flot trop important des connaissances… Quelque chose de ce genre, sans grande signification. Hunt avait une excellente mémoire, mais il était incapable de se rappeler le premier vers de ces élucubrations archaïques.

Finalement, il se contenta de quelques instants de silence, la tête baissée et les yeux fermés à l’exception de quelques regards obliques en direction du gritche, qui se tenait toujours à distance. Puis il jeta la première pelletée dans la fosse. L’opération lui prit plus longtemps qu’il ne l’aurait cru. Lorsqu’il eut fini de tasser la surface, la terre offrait une légère concavité, comme si le corps du poète était trop insignifiant pour former un monticule.

Les moutons frôlèrent les jambes de Hunt pour aller brouter l’herbe haute, les pâquerettes et les violettes qui poussaient autour de la tombe. Si Hunt avait oublié les vers du poète, il n’avait aucun mal, par contre, à se rappeler la teneur de l’épitaphe que son ami avait souhaité avoir sur sa pierre tombale. Sortant le stylet, il l’essaya en traçant un sillon de trois mètres de long dans la terre et les hautes herbes. Il dut piétiner en hâte le petit incendie qu’il venait de provoquer. L’épitaphe l’avait intrigué quand il l’avait entendue pour la première fois, murmurée avec effort par le poète à la respiration courte et sifflante. Mais ce n’était pas à lui de discuter avec un mourant. Il ne lui restait plus, à présent, qu’à graver l’inscription dans la pierre et à s’en aller, en évitant le gritche, pour essayer de trouver un moyen de rentrer chez lui.