Выбрать главу

Le stylet pénétrait un peu trop facilement la pierre, et il dut s’entraîner un bon moment sur l’autre face de la stèle avant de trouver le bon angle et la bonne profondeur. L’effet final était tout de même quelque peu artisanal et irrégulier lorsqu’il reposa le stylet, vingt minutes plus tard, après avoir terminé.

Il y avait d’abord le dessin sommaire que Keats lui avait montré en traçant de sa main tremblante plusieurs esquisses sur du papier ministre. Cela représentait une lyre grecque dont quatre cordes sur huit étaient cassées. Hunt, qui était encore moins doué en dessin qu’en poésie, n’était pas très satisfait du résultat. Mais c’était sans doute reconnaissable, à condition, naturellement, de savoir déjà ce qu’était une lyre grecque. La légende reproduisait fidèlement les paroles dictées par Keats :

Ci-gît Celui Dont le nom Était écrit dans l’eau.

Il n’y avait rien d’autre. Aucune date, ni de naissance ni de mort. Pas même le nom du poète. Hunt recula d’un pas pour étudier son œuvre, secoua la tête, désactiva le stylet, mais le conserva dans la main avant de reprendre le chemin de la cité, non sans faire un large détour pour éviter le monstre encore dans l’ombre des cyprès.

Arrivé à hauteur du tunnel qui franchissait le mur d’Aurélien, il s’arrêta pour regarder derrière lui. Le cheval, toujours attelé à la calèche, s’était déplacé jusqu’au bas de la longue pente pour brouter l’herbe plus tendre au bord d’un mince cours d’eau. Les moutons erraient au milieu des fleurs, laissant leurs empreintes dans la terre meuble de la tombe. Le gritche était immobile, toujours au même endroit, à peine visible sous les branches de cyprès. Hunt était presque sûr qu’il avait toujours les yeux fixés sur la tombe.

L’après-midi était déjà bien avancé lorsqu’il trouva la porte distrans, sous la forme d’un rectangle miroitant de couleur bleu foncé, bourdonnant juste au centre du Colisée en ruine. Il n’y avait ni plaque ni colonne de commande. L’ouverture était opaque et invitait à passer de l’autre côté.

Mais il n’y eut rien à faire.

Hunt essaya cinquante fois. La surface miroitante était aussi dure que de la pierre. Il essaya de passer un doigt, la tête, de se jeter dessus ou d’y lancer des pierres. Rien n’y fit. Il essaya des deux côtés, et même sur la tranche. Ses épaules et ses avant-bras étaient tout endoloris.

Il était sûr qu’il s’agissait bien d’une porte distrans, mais elle refusait de lui livrer passage.

Il fouilla les ruines du Colisée de fond en comble. Il explora les souterrains aux parois suintantes, au sol couvert de déjections de chauves-souris. Mais il ne trouva aucune autre porte. Il fouilla les rues et les immeubles voisins. Il alla de basilique en cathédrale, de taudis en appartement de luxe, de ruelle sordide en avenue somptueuse, sans résultat. Il retourna finalement sur la Piazza di Spagna, où il prit un repas rapide à la trattoria de l’immeuble avant de monter récupérer son carnet. Puis il ressortit pour continuer ses recherches.

La seule porte se trouvait au Colisée, et il y retourna finalement. Lorsque la nuit tomba, ses doigts étaient en sang à force d’essayer de la forcer à s’ouvrir. Elle avait bien l’aspect d’une porte, elle faisait le même bruit, elle avait le même toucher, mais elle lui refusait obstinément le passage.

Une lune, qui n’était pas la même que sur la Terre, à en juger par les tempêtes de sable ou de poussière et par les nuages visibles à sa surface, brillait au-dessus de la courbe noire du mur du Colisée. Hunt s’assit parmi les cailloux qui jonchaient le centre de l’arène et fixa des yeux, le front plissé, la porte qui émettait une lueur bleue. Derrière lui, il entendit les froissements d’ailes de pigeons apeurés et le bruit d’une petite pierre qui roulait.

Il se leva lourdement, sortit le stylet laser de sa poche et attendit, les pieds légèrement écartés, scrutant les ténèbres encore plus opaques sous les cyprès et sous les arches et les multiples recoins du Colisée. Mais rien ne semblait bouger.

Un bruit soudain, juste derrière lui, le fit sursauter. Il faillit balayer sans le vouloir la surface de la porte distrans avec le mince pinceau du stylet. Un bras apparut au milieu de la porte, puis une jambe. Une personne émergea, suivie bientôt d’une autre.

Le Colisée retentit alors tout entier des hurlements qu’il poussa.

Meina Gladstone savait que, malgré l’état d’épuisement dans lequel elle se trouvait, ce serait de la folie que de s’endormir, ne fût-ce que pour une demi-heure. Mais, presque depuis l’enfance, elle s’était entraînée à faire des sommes de cinq à dix minutes pour chasser les toxines de fatigue en donnant un répit à ses pensées.

Épuisée au-delà de tout ce qu’elle avait jamais connu, sous le coup de la confusion vertigineuse qui avait marqué les dernières quarante-huit heures, elle s’abandonna quelques minutes au confort moëlleux du canapé de son bureau, vidant son esprit de tout ce qui était redondant ou superflu, laissant son subconscient retrouver son chemin à travers la jungle des pensées et des évènements. Elle s’endormit, et, durant son bref sommeil, elle rêva.

Elle se redressa brusquement, écartant la couverture afghane ajourée, activant son persoc avant même d’ouvrir les yeux.

— Sedeptra ! Faites venir le général Morpurgo et l’amiral Singh dans mon bureau d’ici trois minutes !

Elle passa dans la salle d’eau contiguë, prit une douche et un sonique puis s’habilla. Elle mit, pour la circonstance, son tailleur le plus austère en velours noir de whipcord, avec une écharpe sénatoriale rouge et or maintenue en place par une broche dorée représentant le symbole géodésique de l’Hégémonie. Elle porta aussi ses boucles d’oreilles datant de l’Ancienne Terre d’avant la Grande Erreur, et le bracelet en topaze avec persoc incorporé que lui avait offert le sénateur Byron Lamia avant son mariage. Puis elle retourna dans le bureau juste à temps pour accueillir les deux officiers de la Force.

— H. Présidente, cette convocation représente pour nous un contretemps fâcheux, commença l’amiral Singh. Nous étions en train d’analyser les dernières données en provenance de Mare Infinitus, et de discuter des mouvements de la flotte en vue d’assurer la défense d’Asquith.

Gladstone fit apparaître sa porte distrans privée et demanda d’un signe aux deux hommes de la suivre de l’autre côté.

Singh regarda autour de lui tout en s’avançant dans les herbes dorées sous un ciel d’airain menaçant.

— Kastrop-Rauxel, murmura-t-il. Le bruit courait, à une certaine époque, que le gouvernement avait fait construire ici en secret un terminal distrans privé.

— C’est sous le Président Yevtchenski que cela s’est passé, lui dit Gladstone en faisant disparaître d’un geste la porte distrans. Il pensait que le chef de l’exécutif devait avoir la possibilité de se retirer dans un endroit où le TechnoCentre aurait peu de chances d’épier ses faits et gestes.

Morpurgo se tourna, mal à l’aise, vers un rideau de nuages qui bouchait l’horizon où la foudre en boule s’en donnait à cœur joie.