— Vous êtes prêt à aller jusqu’au bout ?
— Il le faut. C’est notre dernière chance de nous débarrasser du joug qui pèse sur nous. Je vais donner immédiatement les ordres de redéploiement. Ils seront remis sous scellés en main propre. La plus grande partie de la flotte va être impliquée dans l’opération.
— Mon Dieu… fit Meina Gladstone en regardant le corps de l’amiral Singh. Dire que je fais tout cela sur la seule foi d’un rêve…
— Parfois, lui dit le général Morpurgo en lui prenant la main, les rêves sont la seule chose qui nous sépare des machines.
44.
La mort n’est pas, je viens de m’en apercevoir, une expérience agréable. Quitter l’appartement familier de la Piazza di Spagna et le corps qui y refroidit rapidement est une expérience analogue à celle qui consiste à être chassé dans la nuit hors de la chaleur familière de sa maison par l’incendie ou l’inondation. Le choc du dépaysement est sévère. Précipité la tête la première dans la métasphère, j’éprouve le même sentiment de honte et de révélation soudaine et embarrassante que dans le rêve que nous avons tous fait un jour d’avoir oublié de s’habiller et d’être sorti tout nu dans la rue ou dans un endroit où il y avait du monde.
Tout nu. C’est bien l’expression qui me convient en ce moment tandis que je m’efforce de maintenir l’intégrité de ma personnalité analogique déchirée. Il faut que je me concentre suffisamment pour donner au nuage électronique presque aléatoire de souvenirs et d’associations qui caractérisent cette personnalité la forme d’un simulacre acceptable de l’être humain que j’ai été, ou, du moins, de l’être humain dont j’ai partagé les pensées.
Mister John Keats, haut de cinq pieds.
La métasphère n’est pas moins effrayante qu’avant. Un peu plus, au contraire, maintenant que je n’ai plus d’abri humain où me réfugier. De vastes ombres se déplacent derrière des horizons noirs. Des bruits résonnent dans le Vide qui Lie comme des pas sur les dalles d’un château abandonné. Sous tout cela et derrière tout cela, il y a une rumeur continuelle et exaspérante, semblable à celle que produiraient les roues d’un chariot sur une chaussée pavée d’ardoise.
Pauvre Hunt. Je suis tenté de retourner à ses côtés, surgissant comme le fantôme de Marley pour le rassurer sur mon état réel. Mais l’Ancienne Terre est pour moi un endroit trop dangereux. La présence du gritche brûle dans l’infoplan de la métasphère comme une flamme sur un fond de velours noir.
Le Centre m’appelle avec une force encore plus grande, mais le danger n’est pas moindre. Je n’ai pas oublié la manière dont Ummon a détruit l’autre Keats devant Brawne Lamia, en serrant contre lui la personnalité analogique jusqu’à ce qu’elle se dissolve purement et simplement et que sa mémoire de base se ratatine comme une limace trempée dans le sel.
Très peu pour moi.
J’ai choisi la mort plutôt que la divinité. Mais j’ai des choses à accomplir avant de m’endormir du dernier sommeil.
La métasphère me fait peur. Le Centre me fait peur. Les noirs tunnels des singularités de l’infosphère que je dois traverser me terrifient jusqu’aux analogues de mes os. Mais il n’y a rien à y faire.
J’entre dans le premier cône noir, en tourbillonnant comme une feuille métaphorique dans un maelström qui, lui, n’est que trop réel. J’émerge dans l’infoplan voulu, mais j’ai la tête qui tourne et je suis trop désorienté pour faire autre chose que rester là, à la vue de n’importe quelle IA du Centre qui voudrait accéder aux ganglions de mémoire morte ou aux routines de pliages résidant dans les crevasses mauves de toutes ces chaînes de montagnes de données. Mais c’est précisément le chaos du TechnoCentre qui me sauve ici. Les personnalités importantes du Centre sont trop occupées à faire le siège de leurs cités de Troie personnelles pour prêter attention à ce qui se passe dans la cour de derrière de leur propre maison.
Je trouve les codes d’accès à l’infosphère que je voulais, et les cordons synaptiques dont j’avais besoin. C’est l’affaire d’une microseconde que de suivre les anciens chemins qui mènent à Tau Ceti Central, à la Maison du Gouvernement, à l’hôpital et aux rêves induits par les drogues de Paul Duré.
Une chose que ma personnalité sait faire particulièrement bien, c’est rêver. Je découvre, tout à fait par hasard, que les souvenirs de mon voyage en Écosse représentent un cadre approprié pour convaincre le prêtre de prendre la fuite. En ma qualité de libre penseur britannique, j’étais jadis opposé à tout ce qui évoquait, de près ou de loin, l’Église papale. Mais il faut dire une chose en faveur des jésuites. On leur enseigne l’obéissance avant la logique, et, pour une fois, cela rend service à l’humanité tout entière. Duré ne me demande pas pourquoi lorsque je lui dis où il faut qu’il aille. Il se réveille comme un gentil petit garçon, il s’enveloppe dans une couverture, et il y va.
Meina Gladstone me prend pour Joseph Severn, mais elle accepte mon message comme si c’était Dieu qui le lui avait communiqué. Je voudrais la détromper, lui dire que je ne suis pas Celui-là, que je ne suis que Celui Qui Précède, mais le message est la chose, aussi je me contente de transmettre et de me retirer.
En passant par le TechnoCentre sur le chemin de la métasphère d’Hypérion, je capte l’odeur de métal brûlé de la guerre civile, et j’aperçois une grande lumière qui pourrait être Ummon en train de subir une procédure d’extinction. Le vieux Maître, si c’est bien lui, ne récite pas de koans au moment de sa mort, mais hurle de douleur aussi sincèrement que n’importe quelle entité consciente que l’on s’apprête à envoyer aux fours crématoires.
Je me dépêche.
La connexion distrans avec Hypérion est pour le moins ténue. Une seule porte, militaire, et un seul vaisseau portier, endommagé, dans un espace qui ne cesse de se rétrécir et qui est encombré de carcasses de bâtiments de guerre de l’Hégémonie. La sphère de confinement de la singularité ne peut maintenant être protégée des attaques des Extros durant plus de quelques minutes. Le vaisseau-torche de l’Hégémonie qui transporte à son bord le super-bâton de la mort du TechnoCentre se prépare à se distranslater dans le système au moment même où j’émerge, cherchant à m’orienter dans les niveaux limités de l’infosphère qui peuvent servir de poste d’observation. Je m’installe tranquillement pour attendre la suite.
— Seigneur ! annonça Melio Arundez. Meina Gladstone est en train d’émettre une salve superprioritaire !
Théo Lane le rejoignit devant la fosse holo pour contempler les données prioritaires qui formaient un cylindre de brume. Le consul descendit de la cabine où il s’était retiré par l’escalier de métal en spirale.
— Pas de message de TC2 ? demanda-t-il sèchement.
— Pas de message qui nous soit spécifiquement adressé, lui dit Théo en lisant les codes rouges qui se dissolvaient aussitôt après s’être formés. Il s’agit d’une mégatransmission prioritaire, qui s’adresse à tout le monde, partout.
Arundez s’enfonça un peu plus dans les coussins qui entouraient la fosse.
— Ce n’est pas normal, dit-il. Est-ce qu’il est déjà arrivé à la Présidente de diffuser un message toutes fréquences sur bande large ?
— Jamais, fit Théo Lane. L’énergie nécessaire pour coder une telle salve serait monstrueuse.
Le consul se rapprocha des codes en train d’apparaître et de disparaître pour les montrer du doigt.
— Il ne s’agit pas d’une salve, dit-il. Regardez bien. C’est une transmission en temps réel.
Théo secoua la tête.