Des milliers de gens se firent prendre en cours de distranslation. Nombreux furent ceux qui moururent instantanément, les membres arrachés ou le corps sectionné. Quelques-uns se retrouvèrent de l’autre côté avec un bras ou une jambe en moins, mais certains disparurent purement et simplement.
Tel fut le sort du Stephen Hawking, exactement comme il avait été prévu. L’entrée et la sortie distrans furent expertement détruites dans la nanoseconde que dura la distranslation du vaisseau. Aucune partie du vaisseau-torche ne subsista dans l’espace réel. Plus tard, des études démontrèrent que l’engin appelé bâton de la mort s’était activé au milieu de ce qui tenait lieu d’espace-temps dans l’étrange géographie du TechnoCentre entre les portes.
Ses effets ne purent jamais être connus.
Les effets sur le Retz et sur ses habitants, par contre, furent aussitôt évidents.
Après sept siècles d’existence, dont au moins quatre où peu de citoyens purent vivre normalement sans elle, l’infosphère, y compris la Pangermie et tous les canaux de communication et d’accès, cessa tout simplement d’être. Des centaines de milliers de citoyens perdirent alors la raison, plongés dans un état de catatonie profonde par la disparition de sens qui étaient devenus pour eux plus importants que la vue ou l’ouïe.
Des centaines de milliers d’opérateurs de l’infosphère, parmi lesquels plusieurs « cyberpunks » et « cow-boys de système » disparurent également, leurs personnalités analogiques broyées dans l’effondrement de l’infosphère ou leurs cerveaux brûlés par la surcharge de dérivation neurale et par un effet connu plus tard sous le nom de « rétroaction double zéro ».
Des millions de personnes moururent dans des endroits accessibles uniquement par porte distrans, qui devinrent subitement pour eux des pièges mortels.
L’évêque de l’Église de l’Expiation Finale, le chef du culte gritchtèque, s’était soigneusement ménagé, pour assister aux Jours de la Fin, un abri confortable et abondamment pourvu en biens matériels au centre d’une montagne de la chaîne du Corbeau, dans l’hémisphère nord de Nevermore. Les portes distrans étaient le seul moyen d’y entrer et d’en sortir. Il y mourut peu de temps après les quelques milliers d’acolytes, assesseurs et huissiers qui essayaient, avec leurs ongles, de forcer la porte du sanctuaire où il s’était enfermé, pour partager les derniers mètres cubes d’air avec Son Éminence.
La richissime éditrice Tyrena Wingreen-Feif, âgée de quatre-vingt-dix-sept années standard, mais en piste depuis plus de trois cents ans grâce au miracle des traitements Poulsen et de la cryogénie, avait commis l’erreur de vouloir passer cette journée fatidique dans son bureau, accessible uniquement par distrans et situé au quatre cent trente-cinquième étage de la spire Transverse, dans le secteur de Babel de la cité 5 de Tau Ceti Central. Après avoir refusé pendant quinze heures de croire que le service distrans était interrompu pour un bon moment, elle céda aux exhortations de ses employés et annula le champ de confinement qui l’isolait de l’extérieur par la façade pour permettre à un VEM de venir la chercher.
Mais elle n’avait pas prêté suffisamment d’attention aux instructions qui lui étaient données. L’explosion due à la décompression brutale la fit jaillir du haut du quatre cent trente-cinquième étage comme le bouchon d’une bouteille de champagne trop rudement secouée. Les employés et les membres des équipes de sauvetage qui attendaient à bord du VEM jurèrent, par la suite, que la vieille dame n’avait pas cessé de jurer comme un charretier pendant les quatre minutes que dura sa chute.
Sur la plupart des mondes, le mot chaos avait acquis une nouvelle dimension.
La majeure partie de l’économie du Retz disparut avec l’infosphère locale et la mégasphère. Des millions de millions de marks durement ou illicitement gagnés s’évanouirent en fumée. Les cartes universelles cessèrent d’être reconnues. Toute la machinerie de la vie quotidienne s’arrêta en crachotant. Durant les semaines, les mois ou les années à venir, selon la planète, il serait impossible de payer les achats quotidiens, les déplacements dans les transports en commun, les dettes personnelles ou les services les plus simples sans avoir recours aux billets et aux pièces du marché parallèle.
Mais, pour la plupart des gens, la dépression qui s’abattait sur le Retz comme une tornade n’était qu’un détail mineur, sur lequel on pourrait se pencher plus tard. Les préoccupations des familles étaient beaucoup plus personnelles et immédiates.
Papa ou maman, par exemple, avait quitté Deneb Vier pour aller travailler, comme d’habitude, sur Renaissance V. Mais, au lieu de rentrer le soir à la maison avec une heure de retard, il lui faudrait maintenant onze ans, et encore à condition de trouver immédiatement de la place à bord de l’un des rares vaisseaux de spin Hawking qui faisaient le voyage interstellaire traditionnel.
Les membres des familles aisées qui écoutaient le discours de Gladstone dans leur élégante résidence multiplanétaire eurent à peine le temps de se regarder, d’une pièce à l’autre, à travers les portes qui séparaient des différentes sections de leur maison multiplanétaire. Une seconde plus tard, ils étaient éloignés les uns des autres de plusieurs années-lumière, et la porte distrans ne s’ouvrait plus sur rien.
Des enfants qui étaient à quelques minutes de chez eux, à l’école, à la crèche, au stade ou au jardin, ne reverraient plus leurs parents avant d’atteindre l’âge adulte.
Le Quartier Marchand, déjà touché par le souffle de la guerre, fut tout d’un coup précipité dans l’oubli, et sa superbe ceinture de boutiques de luxe et de restaurants prestigieux fut tronçonnée en segments d’un clinquant pathétique qui ne devaient plus jamais être réunis.
Le fleuve Téthys cessa de couler au moment où les portes géantes devinrent opaques et disparurent. L’eau se répandait, s’évapora et laissa mourir les poissons sous deux cents soleils différents.
Il y eut des émeutes. Lusus se déchira comme un loup dévorant ses propres entrailles. La Nouvelle-Mecque connut les spasmes du martyre. Tsingtao-Hsishuang Panna, après voir célébré sa libération des hordes extros, pendit haut et court plusieurs milliers d’anciens bureaucrates de l’Hégémonie.
Alliance-Maui connut également des déchaînements, mais de liesse. Les centaines de milliers de descendants des Premières Familles envahirent les îles mobiles pour en chasser les étrangers qui avaient pris le contrôle d’une si grande partie de leur planète. Plus tard des millions de propriétaires de résidences de vacances qui ne savaient plus ce qui leur arrivait furent mis au travail, pour les démanteler, sur les milliers de stations pétrolières et de centres touristiques qui avaient poussé comme des verrues dans tout l’archipel Équatorial.
Sur le vecteur Renaissance, il y eut une brève flambée de violence, suivie d’une restructuration sociale efficace et d’un sérieux effort pour parvenir à nourrir un monde essentiellement urbain qui n’avait pratiquement pas de production agricole.
Sur Nordholm, les villes se vidèrent peu à peu tandis que leurs occupants retournaient sur la côte et sur l’océan froid à bord de leurs barques de pêche ancestrales.
Sur Parvati régnèrent la guerre civile et la confusion.
Sur Sol Draconi Septem triomphèrent l’allégresse, suivie de la révolution, suivie d’une recrudescence des maladies à rétrovirus.
Sur Fuji, la résignation philosophique n’empêcha pas la construction immédiate de plusieurs chantiers orbitaux dédiés à la création d’une flotte marchande de vaisseaux de spin à propulsion Hawking.
Sur Asquith, il y eut une brève chasse aux sorcières, suivie par la victoire du Parti des Travailleurs Socialistes au Parlement Mondial.