Sur Pacem, les prières succédèrent aux prières. Le nouveau pape, Sa Sainteté Teilhard I, convoqua un grand concile appelé Vatican XXXIX, annonça l’avènement d’une ère nouvelle dans la vie de l’Église et conféra au concile le pouvoir de former des missionnaires pour de longs voyages. Beaucoup de missionnaires, et beaucoup de voyages. Le pape Teilhard déclara également que ces missionnaires ne seraient pas chargés de répandre le prosélytisme, mais qu’ils seraient avant tout des chercheurs. L’Église, comme tant d’espèces habituées à vivre au bord de l’extinction, endurait et s’adaptait.
Sur Tempe, on assista à des émeutes, à des massacres et à l’avènement des démagogues.
Sur Mars, le Commandement Militaire d’Olympus demeura quelque temps en contact mégatrans avec ses forces éparpillées. Ce fut Olympus qui confirma que les « vagues d’invasion extros », partout sauf dans le système d’Hypérion, avaient simplement cessé d’être. Les vaisseaux du Centre interceptés étaient vides et non programmés. L’invasion avait pris fin.
Sur Metaxas, il y eut des émeutes suivies de représailles.
Sur Qom-Riyad, un ayatollah intégriste chiite autopromu et surgi du désert rallia cent mille partisans et balaya en l’espace de quelques heures le Conseil intérieur sunnite qui gouvernait la planète. Le nouveau gouvernement révolutionnaire restitua le pouvoir aux mollahs, reculant les montres de deux mille ans. La foule manifesta sa joie par des émeutes.
Sur Armaghast, situé à la périphérie de l’ancien Retz, les choses ne changèrent pas tellement, à l’exception du manque de touristes, d’archéologues en herbe et autres produits de luxe importés. Armaghast faisait partie des planètes labyrinthiennes. Mais ses labyrinthes étaient restés vides.
Sur Hébron, ce fut la panique dans le quartier cosmopolite du centre de la Nouvelle-Jérusalem, mais les sionistes anciens remirent vite de l’ordre dans la ville et sur la planète. Des dispositions furent prises. Les produits d’importation de première nécessité furent rationnés. Le désert fut ensemencé. Les fermes se développèrent, on planta des arbres. Les gens se plaignirent les uns aux autres, remercièrent Dieu de les avoir délivrés, discutèrent avec Lui de l’amertume de cette délivrance, puis retournèrent à leurs activités.
Sur le Bosquet de Dieu, des continents entiers brûlaient encore, et le ciel était recouvert d’un épais manteau de fumée. Peu après le passage de l’« essaim », des dizaines de vaisseaux-arbres prirent leur essor au milieu des nuages, poussés par leurs propulseurs à fusion et abrités par leurs champs de confinement générés par des ergs. Une fois passé le puits gravifique, la plupart de ces vaisseaux-arbres choisirent des directions différentes le long du plan galactique de l’écliptique et entamèrent la longue gyration préalable au saut quantique. Des salves mégatrans partirent en direction des essaims en attente. Le réensemencement avait commencé.
Sur Tau Ceti Central, le siège du pouvoir, de la richesse, des affaires et du gouvernement, les survivants affamés quittèrent les spires devenues dangereuses, les cités désormais inutiles et les habitats en orbite qui ne servaient plus à rien pour aller à la recherche de quelqu’un qu’ils puissent accuser. Quelqu’un qu’ils puissent punir pour tous leurs malheurs.
Ils n’eurent pas à aller bien loin.
Le général Van Zeidt s’était trouvé dans la Maison du Gouvernement au moment où les portes avaient cessé de fonctionner. Il était maintenant à la tête des deux cents marines et des soixante-huit membres de la sécurité qui restaient pour garder le complexe. L’ex-Présidente Meina Gladstone commandait toujours la garde prétorienne de six hommes que Kolchev lui avait laissée quand il avait été évacué, avec les autres sénateurs les plus importants, sur le premier et le dernier vaisseau de descente de la Force qui avait pu passer. La foule, d’une manière ou d’une autre, s’était procuré des missiles et des lasers spatiaux, et aucun des trois mille autres employés de la Maison du Gouvernement n’irait nulle part tant que le siège ne serait pas levé ou que les défenses ne tomberaient pas.
Gladstone, du poste d’observation avancé où elle se tenait, contemplait le massacre. La foule déchaînée avait saccagé la plus grande partie du Parc aux Daims et des jardins à la française avant d’être arrêtée par les lignes d’interdiction et les champs de confinement. Il y avait là au moins trois millions d’individus en colère qui se pressaient contre les barrières, et leur nombre augmentait à chaque minute.
— Pouvez-vous supprimer les champs d’interdiction et les rétablir cinquante mètres en arrière, avant que la foule ne puisse parcourir la distance ? demanda Gladstone au général.
La fumée des villes en train de brûler à l’ouest remplissait le ciel. Des milliers d’hommes et de femmes avaient été écrasés contre le champ de confinement miroitant par la pression de la foule. Sur deux mètres à partir de la base, le mur d’énergie semblait avoir été badigeonné avec de la confiture de fraises. Des dizaines de milliers d’autres malheureux étaient plaqués contre la barrière malgré la douleur permanente qui devait leur ronger les nerfs et les os.
— C’est faisable, H. Présidente, répondit Van Zeidt. Mais pour quelle raison ?
— Je vais sortir leur parler.
La voix de Gladstone semblait au bord de l’épuisement. Le marine la regarda comme si elle avait voulu faire une mauvaise plaisanterie.
— H. Présidente, dans un mois, ils seront tous prêts à écouter vos paroles… ou celles de n’importe lequel d’entre nous… à la radio, à la TVHD… Dans un an, peut-être deux, lorsque l’ordre aura été rétabli et que chacun disposera de rations suffisantes, ils vous pardonneront peut-être. Mais il leur faudra au moins une génération pour comprendre ce que vous avez fait pour eux… pour comprendre que vous nous avez tous sauvés.
— Je veux leur parler, répéta Meina Gladstone. J’ai quelque chose à leur donner.
Van Zeidt secoua la tête et se tourna vers le petit cercle des officiers de la Force qui observaient la foule à travers les meurtrières du bunker et qui regardaient maintenant Gladstone avec la même expression d’incrédulité et d’horreur.
— Il faut que je consulte le Président Kolchev, murmura Van Zeidt.
— Non, fit Meina Gladstone avec lassitude. Il règne sur un empire qui n’existe plus. Je gouverne toujours le monde que j’ai détruit.
Elle fit un signe de tête à sa garde prétorienne, et des bâtons de la mort sortirent des uniformes à rayures noires et orangées. Aucun officier de la Force ne bougea. Le général Van Zeidt prit une voix suppliante pour dire :
— Le prochain vaisseau d’évacuation réussira à passer, Meina.
Elle hocha la tête comme si elle avait perdu la raison.
— Dans les jardins intérieurs, ce serait le mieux. La foule ne saura plus ce qui se passe pendant quelques instants. La disparition de l’enceinte extérieure va la déséquilibrer.
Elle regarda autour d’elle comme si elle avait peur d’oublier quelque chose, puis tendit la main à Van Zeidt.
— Adieu, Mark. Merci. Occupez-vous des miens, s’il vous plaît.
Van Zeidt lui serra la main et la regarda resserrer son foulard et toucher distraitement son bracelet persoc, comme pour qu’il lui porte chance. Elle sortit alors, accompagnée de quatre de ses prétoriens. Le petit groupe traversa les jardins piétinés et se dirigea lentement vers les champs de confinement. La foule, de l’autre côté, sembla réagir comme un organisme unique privé de cervelle. Elle se pressa contre le mur d’interdiction pourpre en hurlant avec la voix d’un monstre fou.