Gladstone se tourna vers ses quatre gardes, leva la main comme pour leur dire adieu, et leur fit signe de s’en aller. Ils retournèrent sur leurs pas en courant.
— Allez-y, fit le plus ancien des prétoriens restés dans le bunker en pointant son bâton de la mort vers la commande à distance du champ de confinement.
— Allez vous faire foutre, articula Van Zeidt.
Lui vivant, personne ne s’approcherait de ce tableau de commande.
Il avait oublié que Gladstone avait toujours accès aux codes et aux liaisons tactiques sur faisceau étroit. Il la vit lever son persoc, mais ne réagit pas assez vite. Les voyants du tableau de télécommande devinrent rouges, puis verts. Les champs de confinement se désactivèrent pour se reformer cinquante mètres en arrière. L’espace d’une seconde, Meina Gladstone se trouva seule face à ces millions de gens en colère, séparée d’eux uniquement par quelques mètres de pelouse et d’innombrables cadavres soudains rendus aux lois de la pesanteur par la disparition des murs d’énergie.
Gladstone leva les deux bras comme pour étreindre la foule. Le silence et l’immobilité se prolongèrent durant trois interminables secondes, puis un rugissement de bête fauve s’éleva et des milliers de bras se tendirent, armés de bâtons, de cailloux, de couteaux et de goulots de bouteille.
Un instant, Van Zeidt eut l’impression que Gladstone se tenait comme un roc invincible au milieu de la vague humaine qui déferlait sur elle. Il voyait son tailleur foncé et son écharpe brillante, ses bras encore dressés, mais la vague continua de se refermer sur elle, et il la perdit de vue.
Les gardes prétoriens abaissèrent leurs armes et furent immédiatement mis aux arrêts par les marines.
— Opacifiez les champs de confinement, ordonna Van Zeidt. Dites aux vaisseaux de descente de se poser dans les jardins intérieurs par intervalles de cinq minutes. Dépêchez-vous !
Il détourna les yeux.
— Bon Dieu ! s’exclama Théo Lane tandis que les informations continuaient d’arriver par fragments sur le système mégatrans.
Il y avait tant de salves simultanées de l’ordre de la milliseconde que l’ordinateur avait de la peine à les séparer. Le résultat confinait au désordre et à la folie.
— Repassez la destruction de la sphère de confinement de singularité, demanda le consul.
— Bien, monsieur.
Le vaisseau interrompit ses messages mégatrans pour repasser l’image du soudain éclat blanc suivi d’une brève explosion de débris, puis de l’affaissement de la singularité, qui se dévora elle-même et dévora tout ce qui se trouvait dans un rayon de six mille kilomètres. Les instruments montrèrent les effets des courants de gravité, faciles à cerner à cette distance, mais qui firent des ravages parmi les vaisseaux de l’Hégémonie et les bâtiments extros qui s’affrontaient encore dans la région d’Hypérion.
— Très bien, fit le consul.
Les messages mégatrans continuèrent de défiler.
— Il n’y a aucun doute possible ? demanda Melio Arundez.
— Aucun, lui dit le consul. Hypérion est redevenu un monde des Confins. Mais il n’y a plus de Retz pour définir les Confins.
— C’est vraiment difficile à croire, fit Théo Lane.
L’ex-gouverneur général était assis dans un fauteuil, en train de boire un scotch. C’était la première fois que le consul voyait son ex-adjoint avoir recours à l’alcool. Théo se versa encore quatre doigts avant de murmurer :
— Plus de Retz… Cinq cents ans d’expansion balayés d’un seul coup.
— Il ne faut pas dire cela, fit le consul en posant son verre, encore à moitié plein, sur la table. Nos mondes sont toujours là. Des cultures séparées se développeront, mais nous aurons toujours la propulsion Hawking, la seule technologie avancée que nous nous soyons donnée au lieu de l’emprunter au TechnoCentre.
Melio Arundez se pencha en avant, les mains jointes comme pour prier.
— Vous croyez que le Centre a vraiment disparu ? Qu’il a vraiment été détruit ?
Le consul écouta quelques instants le brouhaha des voix, des cris, des supplications, des rapports militaires et des appels au secours qui venaient des canaux audios.
— Complètement détruit, peut-être pas, dit-il. Mais isolé, certainement.
Théo acheva son verre et le posa avec précaution. Ses yeux verts avaient pris une expression placide, presque vitreuse.
— Vous croyez qu’il y a… d’autres toiles d’araignée qu’ils pourraient utiliser ? D’autres systèmes distrans ? Des TechnoCentres de rechange ?
Le consul fit un geste vague.
— Nous savons que le TechnoCentre a réussi à créer son Intelligence Ultime. C’est peut-être cette IU qui a rendu possible ce… nettoyage du Centre. Qui sait si elle ne garde pas pour elle quelques IA en activité… réduite, un peu comme les quelques milliards d’humains diminués que le Centre avait prévu d’exploiter à ses propres fins ?
Soudain, le babillage mégatrans s’interrompit, comme tranché par une lame.
— Pilote ? demanda le consul, qui soupçonnait une panne de système.
— Tous les messages mégatrans ont cessé, pour la plupart en cours de transmission, répondit le vaisseau.
Le consul sentit son cœur bondir tandis qu’il pensait au bâton de la mort. Mais il était impossible que tous les mondes soient touchés en même temps. Même si des centaines d’engins s’activaient au même moment, il y aurait nécessairement un déphasage dû au fait que les vaisseaux de la Force et les autres sources de transmission éloignées ne pouvaient pas cesser toutes les émissions en même temps. Que s’était-il passé alors ?
— Les messages semblent avoir été coupés par une défaillance du support de transmission lui-même, déclara le vaisseau. Ce qui est, à ma connaissance, impossible.
Le consul se leva. Une défaillance du support de transmission ? Le support mégatrans, tel que les humains le comprenaient, du moins, était constitué par la topographie même de l’espace-temps de Planck, avec ses hypercordes infinies. Ce que les IA désignaient mystérieusement sous le nom de Vide qui Lie. Un tel support ne pouvait pas connaître de défaillance.
Soudain, le vaisseau annonça :
— Message mégatrans en cours de transmission. Source : partout ; base cryptographique : infinie ; fréquence de salve : temps réel.
Le consul ouvrait la bouche pour dire au vaisseau de cesser de débiter des absurdités lorsque l’air au-dessus de la fosse holo s’embruma, laissant transparaître quelque chose qui n’était ni une image ni une colonne de données. Une voix se fit entendre.
— IL NE DEVRA PLUS Y AVOIR DE NOUVELLE UTILISATION ABUSIVE DE CE CANAL. VOUS GÊNEZ CEUX QUI L’UTILISENT POUR DES MOTIFS SÉRIEUX. L’AUTORISATION D’ACCÈS VOUS SERA RESTITUÉE QUAND VOUS AUREZ COMPRIS À QUOI IL SERT. SALUTATIONS.
Les trois hommes demeurèrent dans un silence que seuls rompaient le bourdonnement rassurant d’un ventilateur et les multiples bruits d’un vaisseau en marche. Finalement, le consul déclara :
— Pilote, veuillez transmettre une salve mégatrans standard d’identification spatio-temporelle, non cryptée. Ajoutez la mention : « Prière à toutes les stations réceptrices de répondre. »
Il y eut une pause de plusieurs secondes, étonnante pour un ordinateur de classe quasi IA comme celui du bord.
— Je regrette, mais c’est impossible, déclara finalement la voix du vaisseau.
— Et pourquoi ? demanda le consul.
— Les transmissions mégatrans ne sont plus… autorisées. Le support hypercorde n’est plus réceptif à la modulation.
— Il n’y a rien sur mégatrans ? demanda Théo.