Il contemplait l’espace vide au-dessus de la fosse holo comme si quelqu’un avait interrompu un holofilm au moment le plus intéressant.
De nouveau, le vaisseau sembla marquer un temps de réflexion.
— En tout état de cause, H. Lane, nous ne savons même plus si le système mégatrans existe encore ou non.
— Jésus a versé des larmes, murmura le consul.
Il acheva son verre d’un seul coup et se leva pour aller jusqu’au bar s’en servir un autre.
— C’est la vieille malédiction chinoise, grommela-t-il.
— Vous disiez ? demanda Melio Arundez en relevant la tête.
Le consul but une longue rasade.
— Vieille malédiction chinoise, répéta-t-il. « Puissiez-vous vivre dans des temps intéressants. »
Comme pour compenser la perte du mégatrans, le vaisseau passa sur le canal audio du récepteur et intercepta un babillage sur faisceau étroit au moment où il projetait une vue en temps réel de la sphère bleu et blanc d’Hypérion qui tournait et grossissait tandis qu’ils descendaient vers elle sous deux cents gravités de décélération.
45.
J’échappe à l’infosphère du Retz juste au moment où l’option de s’échapper va cesser d’exister.
C’est incroyable et étrangement troublant, le spectacle de la mégasphère en train de se dévorer elle-même. La vision qu’avait Brawne Lamia de la mégasphère en tant qu’entité organique semi-sentiente, plus proche d’un écosystème que d’une métropole, était fondamentalement correcte. Maintenant que les liaisons mégatrans cessent d’exister et que le monde à l’intérieur de ces avenues se replie sur lui-même et s’effondre, maintenant que l’infosphère extérieure s’effondre elle aussi comme un chapiteau en flammes soudain privé de ses haubans, de ses étais et de ses fixations, la mégasphère vivante s’autodévore comme un prédateur pris de folie qui s’arrache la queue et se déchire les entrailles, les pattes, le cœur, jusqu’à ce qu’il ne reste que des mâchoires sans cervelle, qui claquent à vide.
La métasphère subsiste. Mais elle est plus désolée que jamais.
Des forêts noires dans un espace et un temps inconnus.
Des bruits dans la nuit.
Des lions.
Et des tigres.
Et des ours.
Lorsque le Vide qui Lie se convulse et envoie son message unique, banal, à l’univers humain, c’est comme si un tremblement de terre faisait vibrer la roche massive. Filant au-dessus de la métasphère changeante au-dessus d’Hypérion, je ne peux pas m’empêcher de sourire. C’est comme si le Dieu-analogue venait d’en avoir assez des fourmis qui écrivent des graffiti sur son gros orteil.
Je ne vois aucun Dieu – ni l’un ni l’autre – dans la métasphère. Et je n’essaie même pas. J’ai suffisamment de problèmes comme ça.
Les maelströms noirs du Retz et des entrées du TechnoCentre ont maintenant disparu. Ils sont effacés du temps et de l’espace comme des verrues réséquées. Ils se sont envolés aussi sûrement que les rides de l’eau après le passage de la tempête.
Je suis coincé ici, à moins que je ne veuille braver la métasphère. Ce que je ne souhaite pas faire. Pas pour le moment.
C’est pourtant ici que je désire être. Ici, dans le système d’Hypérion, où l’infosphère a presque complètement disparu, à l’exception de quelques restes pitoyables, à la surface de la planète et dans les vestiges de la flotte hégémonienne, qui sèchent comme autant de trous d’eau au soleil. Les Tombeaux du Temps, eux, brillent dans la métasphère comme des balises au milieu de ténèbres grandissantes. Alors que les liaisons distrans ressemblaient tout à l’heure à des maelströms noirs, les tombeaux sont maintenant des trous blancs d’où jaillit une lumière en expansion.
Je me dirige vers eux. Jusqu’à présent, en ma qualité de Celui Qui Précède, tout ce que j’ai accompli a consisté à figurer dans les rêves des autres. Il est temps que j’accomplisse quelque chose.
Sol attendait.
Cela faisait plusieurs heures qu’il avait remis son unique enfant au gritche. Cela faisait plusieurs jours qu’il n’avait ni mangé ni dormi. Autour de lui, la tempête s’était déchaînée, puis calmée. Les tombeaux avaient pulsé et grondé comme des réacteurs en folie, et les marées du temps l’avaient secoué avec la force d’un ouragan. Mais il s’était accroché aux marches de pierre du Sphinx, et il avait attendu que cela passe. Il attendait toujours.
À demi conscient, brisé par la fatigue et par l’angoisse concernant le sort de sa fille, Sol Weintraub pouvait cependant constater que son cerveau d’érudit continuait de fonctionner à toute vitesse.
Durant la plus grande partie de sa vie et de sa carrière, en tant qu’historien et philosophe classique, il s’était intéressé de très près à l’éthique du comportement religieux humain. L’éthique et la religion n’ont pas toujours été – ont, en fait, rarement été – compatibles. Les exigences de l’absolutisme ou de l’extrémisme religieux, de même que celles du relativisme délirant, ont souvent été le reflet des pires aspects de la culture et des préjugés contemporains plutôt que celui d’un système dans lequel Dieu et les hommes puissent coexister avec un sentiment mutuel de justice véritable. Le livre le plus célèbre de Sol, finalement intitulé Le Dilemme d’Abraham lorsqu’il avait été publié dans une collection grand public et que les tirages avaient atteint des sommets dont il n’aurait jamais rêvé en visant un public universitaire, avait été écrit alors que Rachel était rongée par la maladie de Merlin, et il traitait, en bonne logique, de la difficulté du choix d’Abraham, qui devait décider s’il devait obéir ou non au commandement divin de sacrifier son fils.
Sol avait écrit qu’à une époque primitive correspondait un type d’obéissance primitif, et que les dernières générations en étaient arrivées au point où c’étaient les parents qui s’offraient en sacrifice, comme aux temps noirs des fours qui ternissaient l’histoire de l’Ancienne Terre. Il ajoutait que les générations présentes devaient refuser tout commandement les exhortant au sacrifice, quelle que soit la nouvelle forme que Dieu pouvait revêtir dans la conscience humaine. Que cette nouvelle forme soit une simple manifestation du subconscient, dans tout ce qu’elle avait de plus revanchard, ou bien qu’elle représente une tentative plus consciente d’évolution dans les domaines de la philosophie et de l’éthique, l’humanité ne pouvait plus accepter d’offrir des sacrifices au nom de Dieu. Le sacrifice et l’acceptation du sacrifice n’avaient que trop contribué à écrire l’histoire humaine dans le sang.
Pourtant, quelques heures plus tôt, ou une éternité plus tôt, Sol Weintraub avait offert son unique enfant à une créature de mort.
Des années durant, la voix qui troublait ses rêves lui avait ordonné de le faire. Des années durant, il avait refusé. Il n’avait accepté, finalement, que lorsque le temps s’était épuisé et que tout autre espoir avait complètement disparu. Il s’était rendu compte, alors, que la voix de ses rêves et de ceux de Saraï, toutes ces années, n’était pas celle de Dieu, ni celle de quelque ténébreuse puissance alliée du gritche. C’était la voix de leur fille.
Avec une soudaine clarté qui transcendait le caractère immédiat de sa douleur ou de son chagrin, Sol Weintraub comprenait soudain parfaitement pourquoi Abraham avait accepté de sacrifier Isaac, son fils, lorsque le Créateur lui avait ordonné de le faire.
Ce n’était pas un acte d’obéissance.
Ce n’était même pas mettre l’amour de Dieu au-dessus de l’amour de son fils.