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— La prochaine fois, je suis sûre que j’y arriverai !

Saraï et lui avaient passé toute la nuit à son chevet. Il ne lui avait pas lâché la main jusqu’au matin.

Aujourd’hui, il attendait de la même manière.

Les marées anentropiques issues de l’entrée du Sphinx le repoussaient toujours comme un vent violent, mais il baissait la tête, solide comme un roc, et tenait bon, à cinq mètres de l’entrée, plissant les paupières pour s’abriter de la réverbération.

Il leva les yeux, sans reculer pour autant, lorsqu’il aperçut la flamme de fusion d’un engin spatial qui descendait dans le ciel pâle. Il tourna seulement la tête pour regarder, sans lâcher de terrain, lorsqu’il entendit d’autres bruits et des appels venus du fond de la vallée. Il aperçut une silhouette familière qui en transportait une autre sur son épaule, en s’éloignant du Tombeau de Jade pour se rapprocher de lui.

Aucun de tous ces évènements n’était en rapport avec son enfant. Il continua d’attendre Rachel.

Même sans l’infosphère, il est tout à fait possible, pour ma personnalité, de voyager dans la riche soupe primitive du Vide qui Lie entourant actuellement Hypérion. Ma première réaction a été de vouloir rendre visite à Celui Qui Sera Plus Tard, mais, bien qu’il domine la métasphère de son éclat, je ne suis pas encore prêt à cela. Je ne suis, après tout, que le petit John Keats, je ne suis pas saint Jean Baptiste.

Le Sphinx, ce tombeau à l’image d’une créature réelle qui ne sera conçue que dans plusieurs siècles par les ingénieurs généticiens, est un maelström d’énergies temporelles. Il existe, en fait, plusieurs Sphinx perceptibles par ma vision élargie. Il y a le tombeau anentropique, qui transporte le gritche en arrière dans le temps comme un conteneur étanche renfermant un bacille mortel, il y a le Sphinx actif et instable qui a contaminé Rachel Weintraub en essayant d’ouvrir une porte à travers le temps, et il y a celui qui s’est ouvert et qui se déplace de nouveau en avant dans le temps. C’est ce Sphinx-là qui se présente maintenant comme une porte de lumière éclatante et qui, ne le cédant en clarté qu’à Celui Qui Sera Plus Tard, éclaire Hypérion de ses flammes métasphériques.

Je descends dans cette lumière ardente juste à temps pour voir Sol Weintraub remettre sa fille au gritche.

Même si j’étais arrivé plus tôt, je n’aurais rien pu faire. Même si j’avais pu faire quelque chose, je m’en serais abstenu. La survie de trop de mondes dépend de cet acte.

J’attends cependant, à l’intérieur du Sphinx, que le gritche passe avec son fragile fardeau. Je vois maintenant l’enfant. Elle n’est âgée que de quelques secondes, Elle est luisante, fripée, pleine de taches violacées. Elle hurle de toute la force de ses poumons de nouveau-né. En bon célibataire et poète philosophe, j’ai du mal à comprendre l’attirance qu’une créature si braillante et si peu esthétique peut exercer sur son père et sur le cosmos en général. Pourtant, la vue de cette chair de bébé dans les serres acérées du gritche remue quelque chose en moi.

Trois pas à l’intérieur du Sphinx ont fait avancer le monstre et l’enfant de plusieurs heures dans la durée. Juste derrière l’entrée, le fleuve du temps accélère son cours. Si je n’interviens pas dans les secondes qui suivent, il sera trop tard. Le gritche aura utilisé ce passage pour emmener sa proie au fond de je ne sais quel trou noir, éloigné dans le temps comme dans l’espace, où il a son repaire.

Malgré moi, je vois défiler des images de monstrueuses araignées drainant leurs victimes de tous leurs fluides, ou de guêpes fouisseuses cachant leurs larves dans le corps paralysé de leur proie, source parfaite de nourriture et d’incubation.

Il me faut agir à tout prix, mais je ne possède pas plus de substance ici que dans le TechnoCentre. Le gritche passe à travers moi comme si j’étais un holo invisible. Ma personnalité analogique n’est ici d’aucune utilité. Elle est aussi impuissante et insubstantielle qu’une émanation de gaz des marais.

Mais le gaz des marais n’a pas de cervelle, et John Keats en avait une.

Le gritche fait encore deux pas, et plusieurs heures s’envolent pour Sol et pour les autres qui attendent dehors. Je vois du sang sur la peau du bébé hurlant, à l’endroit où les scalpels du gritche sont entrés dans la chair.

Au diable tout ça.

Dehors, sur le large parvis de pierre du Sphinx, maintenant soumis au flot d’énergies temporelles qui traversent le tombeau, gisent des sacs à dos, des couvertures, des boîtes de nourriture vides et tous les détritus que Sol et les autres pèlerins ont abandonnés ici.

Y compris le cube de Möbius.

La caisse est scellée par un champ de confinement de catégorie 8 mis en place à bord du vaisseau templier Yggdrasill à l’époque où la Voix de l’Arbre Het Masteen se préparait pour son long voyage. Elle contient un erg, petite créature également connue sous le nom de délimiteur, que l’on ne peut sans doute pas considérer comme intelligente par rapport à des critères humains, mais qui s’est développée dans des systèmes stellaires lointains et a acquis la capacité d’exercer un contrôle sur des champs de forces plus puissants que n’importe quelle machine élaborée par l’homme.

Les Templiers et les Extros communiquaient avec ces créatures depuis des générations. Les Templiers les utilisaient comme éléments de redondance de contrôle sur leurs splendides mais vulnérables vaisseaux-arbres.

Het Masteen avait transporté cette caisse sur des centaines d’années-lumière aux seules fins d’honorer l’accord passé entre les Templiers et l’Église de l’Expiation Finale pour faire voler l’arbre aux épines du gritche. Mais, en voyant le monstre à côté de l’arbre aux tourments, Masteen n’avait pas pu remplir son contrat. Il en était mort.

Le cube de Möbius était resté. Je percevais la présence de l’erg sous la forme d’une sphère rouge d’énergie confinée dans le flux du temps.

Au-dehors, à travers un rideau d’obscurité, Sol Weintraub était à peine visible sous la forme d’une silhouette pathétique aux mouvements comiquement accélérés, comme dans les premiers films muets, par l’écoulement subjectif du temps au-delà des chronochamps du Sphinx. Mais le cube de Möbius faisait partie du cercle du Sphinx.

Rachel hurlait toujours de peur, cette peur que même un nouveau-né est capable d’éprouver. Peur de tomber. Peur de la douleur. Peur de la séparation.

Le gritche fit un pas, et ceux de l’extérieur perdirent une heure de plus.

Pour le monstre, je n’avais pas de substance, mais les champs d’énergie sont des choses que même nous, les spectres-analogues du TechnoCentre, nous pouvons toucher. J’annulai le champ de confinement du cube de Möbius. Je libérai l’erg.

Les Templiers peuvent communiquer avec les ergs par l’intermédiaire de radiations magnétiques ou d’impulsions codées qui constituent de simples récompenses d’énergie lorsque la créature s’est montrée docile. Mais ils ont surtout un moyen de contact quasi mystique, uniquement connu de la Fraternité de l’Arbre et de quelques spécialistes extros. Ces derniers le considèrent comme une forme grossière de télépathie. Mais il s’agit bel et bien d’empathie à l’état presque pur.

Le gritche fait un nouveau pas vers l’ouverture qui donne sur le futur. Rachel hurle avec une énergie dont seule peut faire preuve une créature qui vient de naître dans cet univers.

L’erg se dilate. Il comprend. Il fusionne avec ma personnalité. John Keats prend forme et substance.

Je franchis rapidement les cinq pas qui me séparent du gritche. Je lui ôte le bébé des mains, et je recule. Malgré le maelström d’énergie qu’est le Sphinx qui m’entoure, je sens l’odeur du nouveau-né qui monte à mes narines tandis que je serre l’enfant sur ma poitrine et que je colle sa tête humide contre ma joue.