Le gritche, surpris, fait volte-face. Quatre bras se tendent vers moi, des lames s’ouvrent en cliquetant, des yeux rouges se fixent sur moi. Mais le monstre est trop près de la porte. Sans faire un seul mouvement, il s’éloigne, aspiré par le flux temporel qui l’emporte.
Ses mâchoires de pelle mécanique s’ouvrent et se referment, ses dents d’acier claquent, mais il est déjà au loin, bientôt moins gros qu’une tête d’épingle.
Je me tourne vers l’entrée. Elle est à une trop grande distance.
L’énergie faiblissante de l’erg pourrait, à la rigueur, me porter jusque-là à contre-courant, si j’étais seul, mais pas avec le bébé dans les bras. Lutter contre le flux anentropique pour déplacer deux vies si loin est au-delà de mes forces conjuguées avec celles de l’erg.
Le bébé pleure. Je le berce doucement, en récitant à son oreille brûlante des vers de mirliton.
Si nous ne pouvons plus reculer, et si nous ne pouvons pas avancer, nous nous contenterons d’attendre quelque temps ici. Quelqu’un viendra peut-être.
Les yeux de Martin Silenus s’agrandirent tandis que Brawne Lamia se tournait vivement pour voir le gritche flotter derrière elle dans les airs.
— Sainte merde ! murmura-t-elle avec révérence.
Dans le Palais du gritche, des rangées entières de corps humains inanimés se perdaient dans les ténèbres et la distance. Tous étaient, à l’exception de Martin Silenus, encore reliés à l’arbre aux épines, à l’IU des machines, et à Dieu sait quoi encore, par l’intermédiaire de cordons ombilicaux pulsants.
Comme pour bien montrer son pouvoir en ces lieux, le gritche avait cessé de grimper. Ouvrant les bras, il se laissa flotter à trois mètres au-dessus du sol, jusqu’à ce qu’il se trouve à cinq mètres de la corniche de pierre où Brawne était accroupie aux côtés de Martin Silenus.
— Faites quelque chose, chuchota le poète.
Il n’était plus rattaché au cordon de dérivation neurale, mais il était encore trop faible pour garder la tête levée.
— Vous avez une idée ? demanda Brawne.
Ce qu’il y avait de bravade dans sa voix était plus ou moins annulé par le tremblement irrépressible de ses lèvres.
— Ayez confiance, fit une voix, un peu plus bas.
Brawne pencha la tête pour regarder vers le sol. Elle vit, bien plus loin qu’elle ne l’aurait cru, la jeune femme qu’elle avait identifiée comme étant Monéta dans le tombeau de Kassad.
— Aidez-nous ! lui cria-t-elle.
— Confiance, répéta Monéta.
Puis elle disparut.
Le gritche ne s’était pas laissé distraire. Baissant les mains, il s’avança comme s’il marchait sur une chaussée de pierre et non sur l’air.
— Bordel ! murmura Brawne.
— Comme vous dites, fit Silenus d’une voix rauque. C’est ce qui s’appelle retomber directement de la poêle dans le putain de feu.
— Taisez-vous ! lança Brawne.
Comme pour elle-même, elle ajouta à voix basse :
— Confiance ? En quoi et en qui ?
— Confiance au gritche pour qu’il nous tue à petit feu ou qu’il nous embroche sur son putain d’arbre, haleta Silenus, qui avait réussi à se rapprocher suffisamment d’elle pour lui agripper le bras. Je préfère mourir plutôt que retourner sur cet arbre, Brawne !
Elle posa, un bref instant, la main sur la sienne, puis se leva pour faire face au monstre.
Confiance ?
Elle avança le pied, avec précaution, sur le rebord de la corniche, à l’endroit où se trouvait le vide. Puis elle ferma les yeux une seconde, et les rouvrit lorsqu’il lui sembla que le bout de sa chaussure rencontrait une surface dure, comme une marche de pierre. Elle rouvrit les yeux.
Il n’y avait rien d’autre que le vide devant elle.
Confiance ?
Elle fit porter tout son poids sur le pied en suspens et s’avança, chancelant un bref instant avant de poser l’autre pied.
Le gritche et elle se faisaient face à dix mètres au-dessus du sol. Le monstre sembla lui sourire en lui ouvrant ses bras. Sa carapace luisait d’un éclat mat dans la pénombre. Ses yeux rouges brillaient plus que jamais.
Confiance ?
Elle sentit la montée d’adrénaline au moment où elle s’avançait sur les marches invisibles, gagnant de la hauteur à mesure qu’elle se rapprochait de l’étreinte du gritche.
Elle sentit les lames de ses doigts qui lacéraient le tissu de ses vêtements puis sa peau tandis que la créature l’attirait contre elle, contre la grande lame courbe qui hérissait sa poitrine de métal, contre ses mâchoires ouvertes avec leurs rangées de dents d’acier. Mais, tout en avançant fermement sur l’air, Brawne se pencha en avant et posa sa main intacte à plat sur le torse du monstre. Elle sentit le froid de la carapace, mais elle sentit aussi le flux de chaleur et d’énergie qui coulait d’elle, à travers elle.
Les lames cessèrent de couper. Elles n’avaient jusque-là entamé que la peau. Le gritche se figea comme si le flux d’énergie temporelle qui les entourait avait soudain pris la consistance de l’ambre.
La main toujours posée sur la poitrine du monstre, elle poussa.
Le gritche se figea encore plus. Il sembla devenir fragile et cassant comme du cristal. L’éclat du métal avait fait place à la transparence lumineuse du verre.
Brawne flottait dans les airs, entourée par les bras d’une statue de cristal de trois mètres de haut. Dans la poitrine transparente, à l’endroit où aurait pu se trouver le cœur du monstre, vibrait ce qui ressemblait à un gros papillon noir battant des ailes contre sa prison de verre.
Brawne prit une grande inspiration et poussa une nouvelle fois. Le gritche bascula lentement en arrière sur la plate-forme invisible où elle se tenait avec lui, et tomba. Elle réussit à échapper au cercle de ses bras figés, mais les lames encore tranchantes accrochèrent ses vêtements et faillirent l’entraîner dans la chute. Elle retrouva de justesse son équilibre tandis que le gritche de verre, après avoir fait un tour et demi sur lui-même, se fracassait au sol, dix mètres plus bas, en mille éclats acérés.
Elle fit volte-face, tomba à genoux, tremblante, sur la dalle de pierre invisible, puis retourna en rampant aux côtés de Martin Silenus.
Elle était à cinquante centimètres du bord de la corniche visible lorsque la confiance lui manqua. Le support invisible cessa tout simplement d’exister. Elle tomba lourdement, se tordit la cheville sur le rebord de la corniche, et ne réussit à se rattraper, in extremis, qu’au genou de Martin Silenus.
Proférant un juron à cause de la douleur qui lui transperçait l’épaule, le poignet et la cheville, elle se hissa péniblement sur la corniche.
— Il y a eu, apparemment, quelques changements depuis mon départ de cet endroit de merde, fit Silenus d’une voix rauque. Vous ne voulez pas qu’on foute le camp d’ici ? Ou bien préférez-vous nous refaire votre numéro de Moïse marchant sur l’eau ?
— Taisez-vous, lui dit Brawne en tremblant.
Mais ces trois syllabes sonnaient presque comme des paroles affectueuses.
Elle se reposa un instant, puis s’avisa que le plus simple, pour transporter le poète encore trop faible en bas des gradins et sur le sol jonché d’éclats de verre du Palais du gritche, était de le hisser en travers de ses épaules. Ils étaient arrivés devant l’entrée lorsque Silenus tambourina sans façons sur le dos de Brawne pour lui demander :