Des fléchettes l’atteignent aux jambes et à la tête. Sa visière s’étoile. Des voyants d’alarme se mettent à clignoter. Il annule tous les affichages tactiques, ne laissant que les dispositifs de vision nocturne. Des projectiles à haute vélocité le touchent à l’épaule et au genou. Il tombe. Son armure d’impact se rigidifie, puis redevient souple. Il se relève. Il court de nouveau, conscient des blessures dont il souffre. La polymère caméléon fait des efforts désespérés pour refléter le terrain découvert qu’il traverse : nuit, flammes, sable, cristal fondu et pierres qui brûlent.
À cinquante mètres du Monolithe, des rubans de lumière jaillissent sur sa droite et sur sa gauche, vitrifiant instantanément le sable, se propageant vers lui à une vitesse que rien ni personne ne saurait esquiver. Puis les lasers meurtriers cessent de jouer avec lui et frappent droit au but, transperçant son casque, son cœur et son entrejambe avec la chaleur de mille étoiles. L’armure devient brillante comme un miroir, changeant de fréquence en l’espace de quelques microsecondes pour faire face aux couleurs modifiées de l’attaque. Un nimbe d’air superchaud l’enveloppe. Les microcircuits glapissent, saturés et sursaturés, libérant de la chaleur et s’efforçant d’établir un champ de force micrométrique pour en préserver la chair et les os.
Kassad parcourt péniblement les vingt derniers mètres en se servant de la motorisation de son armure pour franchir les derniers monceaux de cristal fracassé. Des explosions jaillissent de tous les côtés. Elles le renversent puis le propulsent sur ses jambes. L’armure est maintenant devenue entièrement rigide. Il n’est plus qu’un pantin que des mains de flammes se rejettent.
Le bombardement cesse. Kassad se redresse sur ses genoux puis sur ses pieds. Il lève les yeux vers la façade de cristal et voit surtout des flammes et des brèches. Sa visière est fracassée. Elle ne fonctionne plus. Il la relève, respire de la fumée et de l’air ionisé, puis entre dans le tombeau.
Ses implants lui apprennent que les autres pèlerins l’appellent sur tous les canaux com. Il les coupe. Il retire son casque et s’avance dans l’obscurité.
Il est dans une vaste chambre rectangulaire et sombre. Un puits d’accès est ouvert en son centre, et il aperçoit, en levant la tête, une verrière fracassée à une centaine de mètres du sol. Une silhouette se découpe au dixième étage, environnée de flammes.
Il met son arme en bandoulière à l’épaule, coince son casque sous son bras, trouve le grand escalier spiralé qui occupe le centre du puits, et commence à grimper.
14.
— Avez-vous fait votre sieste ? me demanda Leigh Hunt tandis que nous émergions sur la plate-forme de réception distrans de la Cime des Arbres.
— Oui.
— J’espère que vos rêves ont été agréables, dit-il sans chercher à dissimuler ses sarcasmes ni l’opinion qu’il se faisait de ceux qui prenaient le temps de dormir alors que les décideurs et les gens d’action du gouvernement trimaient et suaient.
— Pas spécialement, grognai-je en regardant autour de moi tandis que nous grimpions le grand escalier qui conduisait aux restaurants.
Dans tout le Retz, où la moindre petite ville de toute province de n’importe quel pays sur chaque continent semblait s’enorgueillir de posséder un restaurant quatre étoiles, où les vrais gourmets se comptaient par dizaines de millions et où les palais avaient été formés au contact de mets exotiques provenant de deux cents mondes différents, la Cime des Arbres était quelque chose d’unique.
Édifié dans les branches supérieures d’une douzaine d’arbres géants parmi une forêt de géants, le restaurant occupait plusieurs hectares de frondaisons situées à cinq cents mètres du sol. L’escalier que Hunt et moi étions en train de gravir avait quatre mètres de large à cet endroit. Il se perdait dans l’immensité de rameaux entrecroisés de la taille de plusieurs avenues, parmi des feuilles de la taille des voiles d’un trois-mâts et des troncs géants qui, bien qu’illuminés par des projecteurs, étaient à peine entrevus à travers les trouées du feuillage. Ils semblaient plus massifs et plus impressionnants que la face de n’importe quelle montagne. Il y avait une vingtaine de plates-formes en tout, étagées par ordre ascendant de hiérarchie sociale, de richesse et de pouvoir. Particulièrement de pouvoir. Dans un univers où les milliardaires étaient chose assez commune, où un repas à la Cime des Arbres coûtait mille marks et était donc à la portée de millions de citoyens, ce qui déterminait finalement la répartition des privilèges était le pouvoir, une monnaie d’échange qui ne s’était jamais démodée.
La réception de ce soir se déroulait à l’étage le plus élevé, sur une large plate-forme incurvée en bois de vort (car le bois de muir n’est pas assez solide pour servir de charpente), avec vue sur un ciel citron affadi, sur des faîtes feuillus s’étendant jusqu’à l’horizon lointain et sur les lumières orangées des maisons-arbres des Templiers et de leurs lieux de culte éclairés d’une douce lumière ambrée et ombrée à travers un feuillage toujours légèrement en mouvement. Il y avait une soixantaine d’invités à la soirée. Je reconnus le sénateur Kolchev, dont les cheveux blancs luisaient sous les lanternes japonaises, ainsi que le conseiller Albedo, le général Morpurgo, l’amiral Singh, le président pro tempore Denzel-Hiat-Amin, le speaker Gibbons de l’Assemblée de la Pangermie, plus une douzaine de sénateurs de mondes du Retz aussi importants que Sol Draconi Septem, Deneb Drei, Nordholm, Fuji, les deux Renaissances, Metaxas, Alliance-Maui, Hébron, la Nouvelle-Terre et Ixion. Il y avait en outre une poignée de petits politiciens. Spenser Reynolds, le peintre tachiste, était là, resplendissant dans sa tunique marron-mauve, mais je ne vis aucun autre artiste. J’aperçus parmi la foule Tyrena Wingreen-Feif, l’éditrice devenue philanthrope, que l’on ne pouvait manquer de remarquer avec sa robe faite de milliers de pétales de cuir fins comme de la soie et ses cheveux d’un noir bleuté coiffés en hauteur comme une vague sculptée. La robe était une exclusivité de Tedekaï, le maquillage était théâtral mais non interactif, et son aspect physique était bien plus sobre qu’il ne l’aurait été cinq ou six décennies plus tôt. Je m’avançai dans sa direction en jouant des coudes sur l’avant-dernière plate-forme tandis que la foule se dirigeait vers les différents bars en attendant que le signal du dîner soit donné.
— Très cher Joseph ! s’écria Wingreen-Feif tandis que je parcourais les derniers mètres qui me séparaient d’elle. Comment avez-vous fait pour être invité à une soirée aussi sérieuse ?
Je souris tout en lui offrant une coupe de champagne. La vieille douairière du monde littéraire ne me connaissait que pour m’avoir rencontré l’année passée durant son séjour d’une semaine sur Espérance, à l’occasion d’un festival des arts, et parce que j’étais l’ami de figures du Retz telles que Salmud Brevy III, Millon De Havre et Rithmet Corber. Tyrena était un dinosaure qui refusait l’extinction. Ses poignets, les paumes de ses mains et son cou auraient été, sans son maquillage, d’un bleu intense à force de subir des traitements Poulsen. Elle avait passé des dizaines d’années de sa vie à hanter les croisières interstellaires à courtes escales ou à faire des siestes cryotechniques d’un coût incroyablement élevé dans des stations trop sélects pour avoir même un nom. Le résultat était que Tyrena Wingreen-Feif s’agrippait de sa poigne de fer à la scène sociale depuis plus de trois siècles, et qu’elle n’était pas près de disparaître. À chaque sieste de vingt ans, sa fortune s’accroissait et sa légende grandissait.