— Vous vivez toujours sur cette ennuyeuse petite planète que j’ai visitée l’an dernier ? me demanda-t-elle.
— Espérance, murmurai-je, n’ignorant pas qu’elle savait exactement à quel endroit chaque artiste important de ce monde sans importance résidait. Non, il semble que j’aie établi mes quartiers pour un bout de temps sur TC2.
H. Wingreen-Feif fit la grimace. J’avais vaguement conscience des regards attentifs d’une dizaine de membres de son entourage qui devaient se demander quel était cet impudent jeune homme qui s’était introduit sur leur chasse gardée.
— Quel ennui pour vous, me dit-elle, d’avoir à résider sur un monde de politiciens et de bureaucrates ! J’espère qu’ils vous laisseront repartir bientôt !
Je levai mon verre en guise de toast.
— Il y a une chose que je voudrais vous demander, lui dis-je. Vous étiez bien l’éditrice de Martin Silenus ?
La douairière abaissa son verre et me fixa d’un regard glacé. L’espace d’une seconde, j’imaginai cette femme et Meina Gladstone aux prises dans un combat où leurs volontés s’affronteraient. Frissonnant à cette pensée, j’attendis la réponse.
— Mon cher ami, murmura-t-elle, mais c’est de l’histoire ancienne ! Pourquoi encombrer votre jeune esprit de telles broutilles préhistoriques ?
— Je m’intéresse à Silenus. Ou, plus précisément, à sa poésie. J’étais seulement curieux de savoir si vous étiez toujours en contact avec lui.
— Joseph, Joseph, Joseph, me réprimanda gentiment H. Wingreen-Feif, il y a des dizaines d’années que personne n’a entendu parler de ce pauvre Martin. Ce serait une ruine, de toute manière !
Je m’abstins de lui faire remarquer que le poète était beaucoup plus jeune qu’elle à l’époque où elle l’éditait.
— Mais c’est étrange que vous en parliez, poursuivit-elle. Mon ancienne maison, Transverse, m’a fait savoir, récemment, qu’elle envisageait de rééditer une partie de son œuvre. J’ignore si ses héritiers ont été contactés.
— La Terre qui meurt ? demandai-je, faisant allusion à la série nostalgique de l’Ancienne Terre qui s’était si bien vendue en son temps.
— Non. C’est curieux, mais je crois qu’il s’agit plutôt des Cantos.
Avec un petit rire, elle sortit un joint de cannabis fiché au bout d’un long fume-cigarette en bois d’ébène. L’un des membres de sa cour se précipita pour lui offrir du feu.
— C’est un drôle de choix, poursuivit-elle, quand on pense que personne n’a jamais lu ces Cantos lorsque le pauvre Martin était en vie. Il est vrai que rien ne sert une carrière d’artiste mieux que la mort et l’obscurité. Je l’ai toujours dit.
Elle émit de nouveau un rire qui ressemblait aux bruits répétés d’un burin attaquant une roche très dure. Une demi-douzaine de personnes, autour d’elle, rirent à leur tour.
— Vous devriez vous assurer qu’il est vraiment mort, déclarai-je. Les Cantos se liraient mieux s’ils étaient complets.
Tyrena Wingreen-Feif me regarda d’un drôle d’œil tandis que le carillon annonçant le dîner se faisait entendre dans les frondaisons. Spenser Reynolds offrit son bras à la douairière. Les invités commencèrent à se diriger vers le dernier escalier qui conduisait aux étoiles. Je finis de boire mon champagne, posai la coupe vide sur une balustrade et montai rejoindre le troupeau.
La Présidente et son entourage arrivèrent au moment où nous finissions de prendre place. Elle fit un bref discours, probablement le vingtième de sa journée sans compter celui du matin devant le Sénat et le Retz. La raison première du banquet de ce soir était de soutenir une campagne de financement du Fonds Social d’Armaghast, mais elle aborda vite le sujet de la guerre et de la nécessité d’unir tous les efforts du Retz pour parvenir à l’efficacité la plus totale.
Je laissai errer mon regard, tandis qu’elle parlait, en direction du ciel citron qui avait pris une teinte safranée puis s’était transformé en un crépuscule tropical si riche qu’on aurait dit qu’un épais rideau bleu foncé s’était refermé sur lui. Le Bosquet de Dieu possédait six petites lunes, dont cinq étaient visibles sous ces latitudes. Quatre d’entre elles étaient en train de se déplacer dans le ciel tandis que je voyais pointer les étoiles. L’air était riche en oxygène, à un point presque enivrant, et embaumé de lourdes senteurs végétales qui me rappelaient ma visite matinale sur Hypérion. Mais le Bosquet de Dieu n’acceptait aucun VEM, aucun glisseur, aucune machine volante en général. Les émanations pétrochimiques, les traînées des cellules de fusion n’avaient jamais pollué ce ciel. L’absence de villes, de routes et d’éclairage électrique rendait les étoiles capables de rivaliser avec les lanternes japonaises et les globes bioluminescents qui pendaient aux branches et aux poutres.
Une petite brise s’était levée après le coucher du soleil. L’arbre tout entier oscillait maintenant. La plate-forme bougeait doucement, comme le pont d’un navire par mer calme. Les poutres en bois de vort ou de muir craquaient faiblement à chaque oscillation. J’aperçus des lumières qui brillaient à d’autres cimes. Je savais que la plupart venaient des quelques milliers de « pièces » supplémentaires louées par les Templiers aux Retziens qui disposaient d’une résidence multiplanétaire équipée de distrans et du million de marks nécessaire à un tel caprice.
Les Templiers ne se salissaient pas les mains à gérer de telles opérations immobilières. Ils se contentaient d’édicter des conditions écologiques draconiennes et incontournables, et empochaient les centaines de millions de marks que cela rapportait. Je songeai à leur vaisseau-arbre interstellaire, l’Yggdrasill, qui faisait un kilomètre de long et qui était issu de la forêt la plus sacrée de la planète. Il était propulsé par des générateurs de singularité Hawking, et protégé par les écrans de force et les ergs les plus complexes qu’un vaisseau pût produire. Inexplicablement, les Templiers avaient accepté de faire participer l’Yggdrasill à une mission d’évacuation qui servait en réalité de couverture aux unités d’intervention de la Force.
Comme cela arrive souvent lorsque des objets de prix sont exposés au danger, l’Yggdrasill fut détruit, alors qu’il était encore en orbite autour d’Hypérion, par une attaque extro ou par une autre force encore indéterminée. Comment avaient réagi les Templiers ? Quel objectif avait bien pu leur faire risquer l’un des quatre vaisseaux-arbres existants ? Pourquoi le commandant de l’Yggdrasill, Het Masteen, avait-il été choisi pour figurer parmi les sept pèlerins gritchtèques ? Pour quelle raison avait-il disparu avant l’arrivée du chariot à vent au pied de la Chaîne Bridée, sur le rivage de la mer des Hautes Herbes ?
Il y avait beaucoup trop de questions sans réponse, et la guerre n’avait que quelques jours d’existence.
Meina Gladstone, après avoir mis un terme à ses exhortations, nous souhaita un excellent dîner. J’applaudis poliment en même temps que les autres, puis je fis signe à un garçon de remplir mon verre de vin. L’entrée consistait en une salade empire que j’attaquai avec enthousiasme. Je n’avais rien mangé depuis le petit déjeuner. Dégustant une touffe de cresson, je me souvins du gouverneur général Théo Lane en train de manger ses kippers et son bacon tandis que la pluie tombait doucement du ciel lapis d’Hypérion. Tout cela n’était-il qu’un rêve ?
— Que pensez-vous de la guerre, H. Severn ? me demanda Reynolds, le peintre tachiste.