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Le général Morpurgo se lève alors. Le Lusien a déjà l’air épuisé.

— H. Présidente, nous avons prévu de nous battre. Mais il nous paraît plus logique de fixer le départ de notre système de défense dans le secteur d’Hébron ou du vecteur Renaissance. Non seulement nous gagnons ainsi cinq jours pour nous préparer, mais…

— Mais nous perdons cinq mondes ! interrompt Gladstone. Des milliards de citoyens de l’Hégémonie ! Des êtres humains ! La perte d’Heaven’s Gate serait une chose terrible. Le Bosquet de Dieu représente un trésor culturel et écologique irremplaçable !

— H. Présidente, déclare Allan Imoto, le ministre de la Défense, nous avons des raisons de penser qu’il existe depuis de nombreuses années une collusion entre les Templiers et la soi-disant Église gritchtèque. La majeure partie du financement de cette dernière provient de…

Gladstone lève la main pour le faire taire.

— Tout cela ne m’intéresse pas. L’idée de perdre le Bosquet de Dieu est inadmissible. Si nous ne pouvons assurer la défense de Véga et d’Heaven’s Gate, nous commencerons par la planète des Templiers. C’est mon dernier mot.

Singh s’efforce de sourire ironiquement, mais on dirait que de lourdes chaînes pèsent sur ses épaules.

— Cela nous laisse moins d’une heure, H. Présidente, murmure-t-il.

— Il n’y a pas à revenir là-dessus, fait Gladstone d’une voix ferme. Leigh, où en sont les émeutes sur Lusus ?

Hunt s’éclaircit la voix. Son allure est plus servile et plus mielleuse que jamais.

— H. Présidente, cinq ruchers au moins sont actuellement touchés. Des biens ont été détruits pour une valeur de plusieurs centaines de millions de marks. Des troupes de la Force ont été distransportées depuis Freeholm, et semblent maîtriser plus ou moins les manifestations et le pillage. Mais nous ne sommes pas en mesure de dire à quel moment le service distrans pourra reprendre dans ces ruchers. Il ne fait pour nous aucun doute que l’Église gritchtèque porte la responsabilité de tout cela. La première émeute, dans le rucher de Bergstrom, a commencé par une manifestation de fanatiques de ce culte. L’évêque a fait irruption sur les programmes de TVHD, jusqu’à ce qu’il soit coupé par…

Gladstone baisse le front.

— Il s’est donc finalement manifesté au grand jour. Est-il actuellement sur Lusus ?

— Nous l’ignorons, H. Présidente, répond Hunt. L’Agence de Transit est en train d’essayer de retrouver sa trace et celle de ses principaux acolytes.

Gladstone se tourne vers un jeune homme que je mets plusieurs secondes à reconnaître. Il s’agit de l’ex-capitaine de frégate William Ajunta Lee, le célèbre héros de la bataille d’Alliance-Maui. La dernière fois que j’en avais entendu parler, le jeune homme avait été transféré dans les Confins pour avoir osé dire ce qu’il pensait en présence de ses supérieurs. Aujourd’hui, son uniforme de la Force est orné des galons émeraude et or de contre-amiral.

— Que pensez-vous de l’idée de nous battre planète par planète ? lui demande Gladstone, ignorant sa propre décision de ne plus revenir sur cette question.

— Je pense que c’est une erreur, H. Présidente, répond Lee. Les neuf essaims sont engagés dans cette offensive. Le seul dont nous n’ayons pas à nous soucier pendant trois ans – à supposer que nous puissions évacuer nos forces sans trop de casse – est celui qui attaque en ce moment Hypérion. Si nous concentrons nos forces – ne serait-ce que la moitié de notre flotte – pour faire face à la menace qui pèse sur le Bosquet de Dieu, il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous soyons incapables, par la suite, de les utiliser à temps pour défendre les huit autres planètes de la première vague.

Gladstone se frotte la lèvre inférieure.

— Que recommandez-vous ?

Le contre-amiral Lee prend une lente inspiration.

— Je recommande que nous réduisions nos pertes et que nous détruisions les sphères de singularité des neuf systèmes menacés afin de nous concentrer sur une attaque d’envergure contre les essaims de la deuxième vague avant qu’ils n’atteignent des systèmes stellaires habités.

Un tohu-bohu éclate autour de la table. Le sénateur Feldstein, du Monde de Barnard, s’est dressée comme un ressort, et hurle quelque chose.

Gladstone attend que la tempête se calme.

— Vous voulez dire porter la guerre chez eux ? Contre-attaquer les essaims eux-mêmes au lieu d’attendre de mener un combat défensif ?

— Exactement, H. Présidente.

Gladstone s’adresse à l’amiral Singh.

— Est-ce que la chose est faisable ? Est-ce que nous pouvons organiser, préparer et lancer une telle offensive dans les… (elle consulte le panneau de données sur le mur en face d’elle) quatre-vingt-quatorze heures standard ?

Singh fait un effort visible pour se concentrer sur ce qu’elle dit.

— Si la chose est… euh… possible ? Peut-être, H. Présidente. Mais les répercussions politiques… la perte de neuf mondes du Retz… les difficultés logistiques…

— Est-ce possible ? insiste Gladstone.

— Euh… oui, H. Présidente. Mais si…

— Alors, faites-le, coupe Gladstone.

Elle se lève, et tous les autres l’imitent.

— Sénateur Feldstein, je vous recevrai, ainsi que tous les responsables concernés, dans mes appartements privés. Leigh, Allan, vous voudrez bien me tenir informée de l’évolution des émeutes sur Lusus. Le conseil de guerre se réunira ici même dans quatre heures. Mesdames et messieurs, bonne journée.

Je marchais dans les rues comme au milieu d’un nuage, l’esprit à l’affût du moindre écho. Loin du fleuve Téthys, là où les canaux étaient moins nombreux et les voies pour piétons plus larges, la foule était beaucoup plus dense. Je me laissai guider par mon persoc vers différents terminex, mais chaque fois la foule était un peu plus compacte. Il me fallut quelques minutes pour comprendre qu’il n’y avait pas là que les habitants de Renaissance V qui cherchaient à sortir, mais aussi des curieux venus de tout le Retz qui cherchaient à entrer. Je me demandais si quelqu’un, parmi les responsables de l’évacuation mise en œuvre par Gladstone, avait envisagé le problème de l’afflux de millions de curieux se distransportant là pour assister au début de la guerre. Je n’avais pas la moindre idée de la manière dont je pouvais rêver les conversations qui se déroulaient dans la salle du conseil de guerre, mais je n’avais aucun doute sur leur authenticité. Lorsque j’y repense maintenant, je me souviens de détails infimes de mes rêves passés, non seulement de mes rêves d’Hypérion, mais aussi des promenades nocturnes de monde en monde de la Présidente, et de ses réunions avec ses collaborateurs les plus directs.

Qui étais-je donc ?

Un cybride est un prolongement biologique, une extension des IA… ou, dans le cas présent d’une personnalité récupérée, une entité qui se tient tranquillement à l’abri quelque part dans le TechnoCentre. Il était raisonnable de penser que le Centre était au courant de tout ce qui se passait à la Maison du Gouvernement et dans les différents hauts lieux du pouvoir politique humain. L’humanité était devenue aussi blasée quand il s’agissait de vivre sous le regard éventuel de ses IA que, sur l’Ancienne Terre, à l’époque d’avant la guerre de Sécession, lorsque les familles du Sud n’avaient aucun scrupule à tout dire devant leurs esclaves humains. Et il n’y avait rien à faire pour modifier cela. Le plus modeste des humains, exception faite, peut-être, de ceux qui vivaient dans les bas-fonds de la ruche des Poisses, possédait un persoc et un biomoniteur. Beaucoup avaient des implants, et tout cela restait branché en permanence sur la musique de l’infosphère, sous la surveillance de certains éléments de l’infosphère et sous la dépendance de certaines fonctions de l’infosphère. Les humains se résignaient donc à accepter l’absence de vie privée qui en résultait. Un jour, un artiste d’Espérance m’avait confié :