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— Faire l’amour ou avoir une scène de ménage devant les moniteurs de la maison, c’est comme se déshabiller devant son chien ou son chat. On a un instant d’hésitation, la première fois, et puis on oublie.

Étais-je branché sur quelque canal peu usité ou connu du seul TechnoCentre ? Il y avait pour moi une manière bien simple de le découvrir : quitter mon cybride et emprunter les avenues de la mégasphère menant au TechnoCentre, exactement comme l’avaient fait Brawne Lamia et mon double désincarné la dernière fois que j’avais partagé leurs perceptions.

Non.

Cette seule pensée me donnait le vertige, presque la nausée. Je trouvai un banc pour m’asseoir quelques instants, les coudes sur les genoux, me tenant la tête à deux mains, respirant très lentement et très profondément. La foule s’écoulait sur l’avenue. Quelque part, quelqu’un s’adressait à elle avec un mégaphone.

J’avais faim. Je n’avais rien mangé depuis vingt-quatre heures au moins. Cybride ou non, mon organisme criait famine, et je me sentais sur le point de défaillir. Je m’engageai dans une étroite ruelle où les marchands ambulants, avec leurs gyrocharrettes à une roue, hurlaient pour se faire entendre au-dessus du tintamarre ambiant, vantant leurs marchandises à qui mieux mieux. Je trouvai une charrette devant laquelle la file d’attente n’était pas trop longue et commandai un chausson au miel avec un gobelet de riche café de Bressia et une barquette de pain pita remplie de salade. Je payai la marchande avec ma carte universelle et entrai dans une maison abandonnée. Je grimpai l’escalier et m’installai sur la terrasse pour manger à mon aise. C’était délicieux. Je sirotai longuement mon café, envisageant de retourner chercher un deuxième chausson, lorsque je remarquai que la foule, sur la place en bas, avait cessé ses allées et venues désordonnées pour s’attrouper autour d’un petit groupe d’hommes qui se tenaient au bord d’une large fontaine au centre de la place. Leurs paroles amplifiées me parvinrent par-dessus la tête des gens assemblés pour les écouter.

— … l’Ange du Châtiment a été lâché parmi nous. Les prophéties se sont accomplies, le millénium est advenu. Il entre dans les desseins de l’Avatar d’appeler à un tel sacrifice, comme l’a toujours prophétisé l’Église de l’Expiation Finale, qui savait depuis toujours que le moment d’expier viendrait et qu’il serait alors trop tard pour prendre des demi-mesures, trop tard pour se lancer dans des conflits exterminateurs. La fin de l’humanité est sur nous, le temps des tribulations est commencé. L’avènement du millénium de notre Seigneur est proche.

Je compris que les hommes en rouge étaient des prêtres gritchtèques auxquels la foule répondait, tout d’abord, par des cris espacés, puis par des « oui, oui » ponctués d’« amen ». Les gens entonnèrent bientôt un hymne à l’unisson. Des poings se dressèrent au-dessus des têtes, et des cris d’extase montèrent. Le spectacle était pour le moins incongru. Le Retz moderne a beaucoup d’affinités avec la Rome de l’Ancienne Terre, juste avant l’époque chrétienne, par sa politique de tolérance, ses myriades de religions, la plupart, comme le gnosticisme zen, complexes et tournées vers l’intérieur plutôt que portées sur le prosélytisme, avec une tendance générale au cynisme bienveillant et à l’indifférence vis-à-vis des impulsions religieuses.

Mais pas en ce moment, et pas sur cette place.

J’étais en train de méditer sur l’absence de véritables foules au cours des derniers siècles de la vie du Retz. Pour réunir une foule, il faut une occasion publique, et les occasions publiques, à l’époque moderne, consistent principalement à communier individuellement par l’intermédiaire de la Pangermie ou de quelque autre canal de l’infosphère. Il est difficile de soulever les passions collectives lorsque les gens sont séparés par des kilomètres, voire des années-lumière, et reliés seulement les uns aux autres par des lignes com et des mégatrans.

Soudain, je fus tiré de ma rêverie par une diminution de la rumeur de la foule, et je vis des centaines de visages se tourner dans ma direction.

— Et voilà justement l’un d’entre eux ! cria le prêtre gritchtèque, dont la robe rouge jeta des reflets flamboyants tandis qu’il pointait l’index sur moi. L’un de ceux qui appartiennent aux cercles fermés de l’Hégémonie, l’un des pécheurs qui passent leur temps à comploter et qui ont attiré sur nous l’expiation. Ce sont cet homme et ses pareils qui voudraient que l’Avatar gritchtèque vous fasse payer leurs péchés pendant qu’ils s’abritent dans l’un des mondes secrets que la hiérarchie de l’Hégémonie prépare depuis longtemps à cet effet.

Je posai mon gobelet de café, avalai mon dernier morceau de chausson et regardai avec ahurissement cet homme qui délirait à mon sujet. Mais comment savait-il que je venais de TC2 ? Ou bien que je faisais partie de l’entourage immédiat de Gladstone ? Je mis la main en visière sur mon front pour éviter la réverbération, et regardai de nouveau la foule en m’efforçant d’ignorer les visages levés et les poings brandis.

Je me concentrai soudain sur les traits de l’homme en robe rouge.

Mon Dieu ! C’était Spenser Reynolds, le peintre tachiste qui avait essayé vainement, la dernière fois que nous nous étions rencontrés, de dominer la conversation lors du dîner présidentiel de la Cime de l’Arbre. Il s’était rasé le crâne jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de sa chevelure fournie et de sa coiffure élaborée, à l’exception d’une fine queue de cheval, caractéristique du culte gritchtèque. Son visage, cependant, était toujours bronzé, avec des traits harmonieux malgré la grimace de rage simulée et de foi fanatique qui le déformait présentement.

— Emparez-vous de lui ! s’écria l’agitateur Reynolds sans cesser de brandir l’index dans ma direction. Saisissez-le et faites-lui payer la destruction de nos maisons, le massacre de nos familles et la fin du monde.

Je me retournai, littéralement, pour regarder derrière moi, tant j’étais sûr que ce poseur grandiloquent ne pouvait pas parler de moi.

Mais c’était bien de ma personne qu’il s’agissait. La foule en folie s’avançait déjà à l’assaut du bâtiment où je me trouvais, brandissant le poing, l’écume de la haine à la bouche, menaçant de piétiner ceux qui ne suivaient pas le mouvement.

La rumeur devint une clameur. En cet instant, le total des QI de cette marée humaine ne devait pas excéder le niveau du plus modestement doué de ses membres en temps normal. Les foules, c’est bien connu, sont animées par des passions et non par leur intellect.

Je n’avais nul désir de m’attarder plus longtemps pour leur expliquer tout cela. Tandis que la foule se séparait en deux pour donner l’assaut à la cage d’escalier, j’essayai de trouver un passage derrière moi. L’unique porte était fermée à clé. Je m’acharnai dessus à coups de pied jusqu’à ce que le bois éclate, et réussis à passer de l’autre côté juste à temps pour échapper aux mains tendues vers moi.

Je grimpai un vieil escalier obscur, qui sentait le moisi et le poids des années. La foule, derrière moi, finissait de démolir la porte dans un concert de hurlements furieux.