Il y avait un appartement au troisième étage. Bien que l’immeuble fût en principe abandonné, il semblait occupé. La porte n’était pas fermée. Je l’ouvris au moment où mes poursuivants débouchaient sur le palier de l’étage inférieur.
— Aidez-moi, je vous en…
Je m’interrompis net. Il y avait trois femmes dans la pénombre, appartenant peut-être à trois générations de la même famille, car elles offraient une indéniable ressemblance. Elles étaient assises sur des chaises délabrées, vêtues de haillons, les bras tendus devant elles, comme posés sur des sphères invisibles. J’aperçus le mince câble de métal qui reliait la tête aux cheveux blancs de la plus vieille au boîtier noir posé sur une table poussiéreuse. D’autres câbles, identiques, sortaient du crâne de la fille et de celui de la petite-fille.
Des câblées. Au dernier stade de l’anorexie de liaison, à en juger par leur expression. Quelqu’un devait venir de temps à autre les alimenter par voie intraveineuse et changer leurs vêtements souillés, mais peut-être la guerre avait-elle dissuadé cette personne de revenir.
Des pas se firent entendre dans l’escalier. Je refermai la porte et grimpai deux étages de plus. Je ne découvris que des portes fermées à clé ou des pièces abandonnées où l’eau coulait des lattes du plafond pour former des flaques. Des ampoules auto-injectables de flash-back jonchaient le sol un peu partout comme des capsules de boissons gazeuses.
Ça n’a pas l’air d’un immeuble très recommandable, me dis-je.
J’atteignis la terrasse avec dix pas d’avance sur la meute qui me poursuivait. Ce que cette foule avait perdu en passion aveugle lorsqu’elle s’était séparée de son gourou, elle l’avait regagné dans l’obscurité confinée de l’escalier sordide. Elle avait peut-être oublié pourquoi elle me donnait la chasse, mais cela ne rendait pas mon sort plus enviable si jamais elle réussissait à me capturer.
Refermant derrière moi la porte vermoulue de la terrasse, je cherchai un verrou ou quelque chose qui me permette de me barricader. Il n’y avait pas la moindre serrure sur la porte, et rien d’assez volumineux pour la bloquer du dehors.
Les bruits se rapprochaient dans l’escalier. Je regardai autour de moi. Il n’y avait là que de petites antennes circulaires montées sur des supports rouillés, une corde à linge apparemment inutilisée depuis des années, les carcasses d’une douzaine de pigeons et un vieux Vikken.
J’entrai dans le VEM au moment où mes premiers poursuivants arrivaient sur la terrasse. L’engin était une véritable pièce de musée. La poussière et les déjections des pigeons rendaient le pare-brise presque opaque. Quelqu’un avait remplacé les répulseurs d’origine par des pièces à bon marché, qui n’avaient pas la moindre chance d’être homologuées un jour. La verrière en perspex était noircie et déformée à l’arrière, comme si quelqu’un s’était entraîné à tirer dessus avec un laser.
Ce qui occupait mon attention immédiate, cependant, c’était le fait que l’engin était dépourvu de toute serrure palmaire. Il n’avait qu’un emplacement pour une clé de contact que l’on avait forcé depuis longtemps. Je m’installai sur le siège de pilotage poussiéreux et tentai de claquer la porte. Elle n’accrochait pas. Je la laissai à moitié ouverte. J’évitais de spéculer sur les chances que j’avais de faire démarrer cette épave ou même de résister à la foule quand elle commencerait à me tirer à l’extérieur et à me porter en bas, à moins qu’elle ne se contente de me balancer simplement par-dessus le parapet de la terrasse. J’entendais la rumeur qui montait de la place où le gros de la foule attendait.
Les premiers à arriver sur moi furent un gros homme en salopette kaki de technicien, un autre, très maigre, vêtu d’un complet noir à la dernière mode de Tau Ceti, et une femme terriblement obèse, qui brandissait une sorte d’énorme clé à molette. Un homme de petite taille, en uniforme vert de la garde territoriale de Renaissance, les suivait de près.
Tout en maintenant de la main gauche la portière à moitié fermée, je glissai la microcarte prioritaire de Gladstone dans la fente du disque de démarrage. La batterie gémit aussitôt, le démarreur auxiliaire toussa. Je fermai les yeux en priant pour que les circuits solaires soient auto-réparateurs et déjà chargés.
Des poings tambourinèrent sur le toit, des mains cognèrent le perspex cabossé non loin de mon visage. Quelqu’un tira la portière malgré tous mes efforts pour la maintenir fermée. Les hurlements de la foule lointaine étaient comme la rumeur de l’océan. Ceux du groupe qui se trouvait sur la terrasse ressemblaient à des cris d’oiseaux de mer géants.
Les circuits de levage entrèrent en action, les répulseurs soufflèrent de la poussière et des excréments de pigeon sur la foule de la terrasse. Je glissai la main dans le manche universel, opérai un mouvement en arrière et sur la droite, et sentis le vieux Vikken s’élever, vaciller, piquer du nez puis s’élever de nouveau.
J’inclinai l’appareil au-dessus de la place, à moitié conscient du fait que le tableau de bord était rempli d’alarmes visuelles et sonores qui m’avertissaient que quelqu’un s’accrochait encore à la portière ouverte. Je fis un passage en rase-mottes sur la place, et souris en voyant le prêtre gritchtèque Reynolds baisser la tête tandis que la foule courait dans tous les sens. Puis je grimpai en chandelle au-dessus de la fontaine et basculai fortement l’appareil sur la gauche.
Mon passager hurlant ne lâchait toujours pas la portière, mais ce fut elle qui lâcha, et le résultat fut le même. Je m’aperçus qu’il s’agissait de la femme obèse au moment où elle toucha l’eau, huit mètres plus bas, avec la portière, éclaboussant Reynolds et la foule. Je pris de l’altitude, malgré les protestations bruyantes des composants à bon marché du VEM.
Des cris furieux émanant du contrôle aérien local se joignirent aux avertissements du tableau de bord. L’engin fit une embardée tandis que la police s’emparait prioritairement des commandes, mais j’insérai de nouveau ma microcarte officielle dans la fente, et le manche universel redevint aussitôt opérationnel. Je survolai la plus vieille et la plus ancienne partie de la ville, rasant les toits et frôlant les terrasses pour éviter les radars de la police. En temps normal, les flics de la circulation auraient depuis longtemps fondu sur moi avec leurs plates-formes de lévitation et leurs manches à balai pour me prendre dans leurs filets. Mais, à en juger d’après la foule qui s’agitait en bas, particulièrement autour des terminex distrans, il ne s’agissait pas d’une journée comme les autres.
Le Vikken commença à me signaler avec insistance qu’il ne pourrait continuer à voler plus de quelques secondes. Je sentis le répulseur de tribord rendre l’âme dans une secousse écœurante. J’essayai d’effectuer, avec le manche uni et la pédale des gaz, un atterrissage en catastrophe sur un parking situé entre un canal et un immeuble à la façade noircie par la suie. Cet endroit se trouvait à plus de dix kilomètres de la place où Reynolds avait ameuté la foule contre moi, et je pensais n’avoir plus rien à craindre. De toute manière, je n’avais pas le choix.
Une traînée d’étincelles jaillit. Le métal s’éventra, une partie du tronçon arrière se détacha, la jupe et le panneau d’accès avant se dissocièrent du fuselage. L’engin finit par s’arrêter à deux mètres du mur. Je sortis du Vikken d’un air aussi décontracté que possible.
Les rues étaient toujours occupées par des foules en mouvement qui n’étaient pas encore tout à fait en état d’émeute. Le canal était envahi par une multitude de petites embarcations. Je choisis de me glisser dans l’ombre du bâtiment public le plus proche pour disparaître discrètement. L’endroit faisait office à la fois de musée, de bibliothèque et d’archives. Je m’y sentis à l’aise dès le premier coup d’œil – et de nez, car il y avait là des milliers de livres imprimés, dont certains étaient très anciens, et rien ne vaut, pour moi, l’odeur des vieux bouquins.