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J’étais dans la salle des catalogues, en train d’examiner les fichiers et de me demander si, par hasard, les œuvres de Salmud Brevy n’y figuraient pas, lorsqu’un petit homme à la peau parcheminée, vêtu d’un complet démodé de laine et de fibroplaste, s’approcha de moi en disant :

— Bonjour, monsieur. Il y a longtemps que nous n’avons pas eu le plaisir de votre compagnie.

Je hochai la tête sans conviction, certain de n’avoir jamais mis les pieds ici auparavant et de ne pas connaître cet homme.

— Trois ans, n’est-ce pas ? Oui, au moins trois ans ! Mon Dieu, comme le temps passe !

La voix du petit homme n’était guère plus qu’un chuchotement, le murmure de quelqu’un qui avait passé le plus clair de son existence entre les quatre murs d’une salle de bibliothèque, mais cette voix était empreinte d’une excitation qui ne lui était visiblement pas coutumière.

— Vous aimeriez sans doute aller directement à la salle des manuscrits, reprit-il en s’écartant comme pour me laisser passer.

— Oui, répondis-je en m’inclinant légèrement. Après vous, je vous en prie.

Le petit homme – j’étais presque certain qu’il était archiviste – semblait ravi de m’ouvrir la voie. Tandis que nous traversions une succession de salles feutrées et de corridors aux boiseries d’acajou où les rangées de livres montaient jusqu’au plafond, il se mit à bavarder tranquillement sur les nouvelles acquisitions de la bibliothèque et sur les compliments ou les visites d’érudits venus du Retz entier. Nous ne rencontrâmes personne d’autre sur tout le chemin.

Nous traversâmes une galerie au sol carrelé, bordée d’une rampe en fer forgé, qui dominait un puits circulaire où des champs de confinement reconnaissables à leur couleur bleutée protégeaient les antiques parchemins, les vieilles cartes en lambeaux, les Manuscrits enluminés et les bandes dessinées anciennes des atteintes de l’atmosphère. Le bibliothécaire ouvrit une porte basse plus épaisse qu’une entrée de sas, et nous passâmes dans une petite pièce sans fenêtres où de lourdes tentures dissimulaient à moitié des niches murales remplies de volumes anciens. Un unique fauteuil en cuir était posé sur un tapis persan préhégirien, et une vitrine contenait quelques fragments de parchemin sous vide.

— Allez-vous publier bientôt, monsieur ? me demanda le petit homme.

— Comment ? fis-je en détournant les yeux de la vitrine. Oh… Je ne crois pas !

L’archiviste se toucha le menton du poing.

— Pardonnez-moi de vous dire cela, monsieur, mais il serait dommage que vous ne le fassiez pas. D’après les quelques conversations que nous avons pu avoir à ce sujet dans le passé, il me semble que vous êtes l’un des auteurs les plus qualifiés – sinon le plus qualifié – du Retz dans le domaine des études keatsiennes. Pardonnez-moi de vous parler ainsi, répéta-t-il en faisant un pas en arrière avec un grand soupir.

Je le considérai gravement pendant un bon moment.

— Il n’y a pas de mal, lui dis-je.

Je savais soudain très bien pour qui il me prenait, et pourquoi cette personne était venue plusieurs fois ici.

— Je suppose que vous désirez rester seul, monsieur, murmura l’archiviste.

— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

Le petit homme s’inclina et sortit en tirant derrière lui la lourde porte, qu’il laissa cependant légèrement entrebâillée. La seule lumière, à l’intérieur, provenait de trois luminaires discrets encastrés dans le plafond, parfaits pour la lecture mais pas assez puissants pour soutenir la comparaison avec l’atmosphère de cathédrale qui régnait ici. Les seuls bruits que j’entendais étaient ceux des pas feutrés de l’archiviste qui s’éloignait dans le couloir. Je m’avançai jusqu’à la vitrine, posant les mains sur les côtés de manière à ne pas salir le verre.

Le premier cybride de récupération de la personnalité de Keats, « Johnny », était, de toute évidence, venu ici plusieurs fois, durant les quelques années où il avait vécu dans le Retz. Je me souvenais, à présent, d’une allusion à une bibliothèque de Renaissance V, faite par Brawne Lamia. Elle avait suivi son client et amant jusqu’ici au début de l’enquête qu’elle avait faite sur sa « mort ». Plus tard, lorsqu’il avait été tué pour de bon, à l’exception de l’enregistrement de sa personnalité consigné dans une boucle de Schrön, elle était venue elle-même visiter cet endroit. Elle avait parlé aux autres pèlerins de deux manuscrits de poèmes que le premier cybride venait retrouver chaque jour dans ses efforts répétés pour comprendre ses propres raisons d’exister… et de mourir.

Les deux originaux se trouvaient dans cette vitrine. Le premier était – à mes yeux – un poème d’amour plutôt mielleux, qui commençait par : « Ce jour a disparu et avec lui toutes ses délices ! » Le deuxième était meilleur, quoique contaminé, lui aussi, par le romantisme morbide d’une époque par trop romantique et morbide.

Ma main que voici vivante, chaude, et capable D’étreindre passionnément, viendrait, si elle était raidie Et emprisonnée au silence glacial du tombeau, À ce point hanter tes jours et transir les rêves de tes nuits, Que tu voudrais pouvoir exprimer de ton propre cœur jusqu’à la dernière goutte de sang, Pour que dans mes veines le flot rouge fasse de nouveau couler la vie Et que ta conscience s’apaise. Regarde, la voici ; je la tends vers toi.

Brawne Lamia avait pris cela presque comme un message personnel de son amant décédé, le père de son enfant à naître. Je regardai longuement le manuscrit, baissant la tête jusqu’à ce que mon haleine embue légèrement le verre.

Ce n’était pas un message destiné à Brawne à travers les siècles, ni même une complainte adressée de son vivant à Fanny, l’unique et le plus cher objet de tous les désirs de mon âme. Je contemplai, fasciné, les mots à demi effacés, l’écriture appliquée, les lettres encore lisibles à travers les gouffres du temps et de l’évolution du langage. Je me souvins du jour où j’avais griffonné ce passage, en décembre 1819, sur une page du « conte de fées » satirique que je venais de commencer : Le Bonnet à grelots, ou les Jalousies. C’était quelque chose de terriblement inepte, que j’avais abandonné promptement après les quelques moments d’amusement du début.

Le fragment de « Ma main que voici vivante » appartenait à cette veine poétique qui résonne au fond de l’esprit comme un accord musical imparfait qui exige d’être porté avec de l’encre sur le papier pour être concrétisé. C’était d’ailleurs déjà l’écho d’un vers plus ancien et peu satisfaisant – le dix-huitième, si je me souviens bien – de ma deuxième tentative de conter l’histoire de la chute du dieu du soleil, Hypérion. Je me souviens que la première version – celle qui est toujours imprimée, sans nul doute, là où mes ossements littéraires sont exposés, tels les restes momifiés de quelque saint involontaire figés dans le verre et le béton, au pied de l’autel de la littérature – se présentait ainsi :

Quel vivant peut dire : « Tu n’es pas poète, Tu ne peux exprimer tes rêves »#nbsp#? Tout homme dont l’âme n’est pas une motte de terre A des visions et voudrait les décrire, Pour peu qu’il aime et qu’il cultive sa langue natale. Que le rêve dont je vais maintenant vous entretenir Soit celui d’un poète ou d’un fanatique, Cela ne se saura que lorsque mon vivant stylet, ma main, Sera dans la tombe.