Выбрать главу

Le Dr Marsch était sur le point de répondre lorsque je l’interrompis : « Pourquoi ? Pourquoi David et moi ? Pourquoi tante Jeannine, bien avant ? Pourquoi continuer ? »

« Oui », fit mon père, « pourquoi ? Nous posons la question pour poser la question ».

« Je ne comprends pas. »

« Je recherche la connaissance de soi. Si tu préfères, nous recherchons cette connaissance. Tu es ici parce que je l’ai fait avant et je le fais toujours, et je suis ici parce que l’individu qui m’a précédé l’avait fait avant moi — et lui-même avait été créé par celui dont l’esprit est simulé par Mr Million. Et l’une des questions dont nous recherchons la réponse, c’est : Pourquoi cherchons-nous ? Mais il y a autre chose. » Il se pencha en avant, et le petit singe leva son museau blanc et ses yeux étonnés pour examiner de près son visage. « Nous voulons découvrir pourquoi nous échouons, pourquoi les autres s’élèvent et changent, alors que nous restons ici. »

Je pensai au yacht dont nous avions parlé avec Phaedria. « Je ne resterai pas ici », dis-je. Le Dr Marsch sourit.

« Tu ne me comprends pas », dit mon père. « Je ne parle pas nécessairement de présence physique, mais sociale et intellectuelle. J’ai voyagé, et tu le feras peut-être, mais… »

« Mais cela se termine ici », fit le Dr Marsch.

« Cela se termine au même niveau ! » C’est l’unique fois, je crois, où je vis mon père dans un état d’excitation quelconque. Il en perdait la parole, presque, tandis qu’il gesticulait en montrant les dossiers et les bandes magnétiques qui tapissaient les murs. « Au bout de combien de générations ? Nous n’avons ni la célébrité ni même le pouvoir sur cette misérable petite planète coloniale. Il y a quelque chose à changer, mais quoi ? » Il tourna vers le Dr Marsch un regard de défi.

« Vous n’êtes pas unique », fit le Dr Marsch, puis il sourit. « Cela sonne comme un truisme, n’est-ce pas ? Mais je ne voulais pas parler de vos duplicatas. Je voulais dire que depuis que la technique est devenue possible, vers la fin du vingtième siècle, de telles chaînes ont été réalisées de nombreuses fois. Nous avons emprunté un terme à la technique industrielle pour décrire cela. Nous l’appelons le processus de relaxation — ce n’est pas très heureux, mais c’est tout ce que nous avons. Savez-vous ce que c’est que la relaxation au sens industriel ? »

« Non. »

« Il y a des problèmes que l’on ne peut résoudre directement, mais par une série d’approximations. Dans le transfert de chaleur, par exemple, il n’est pas toujours possible de calculer au départ la température de chaque point de la surface d’un corps à la forme inhabituelle. Mais l’ingénieur, ou son ordinateur, peut prendre comme bases des valeurs vraisemblables, déterminer leur degré de stabilité, puis faire de nouvelles estimations en fonction des résultats obtenus. À mesure que les niveaux d’approximation se succèdent, les séries successives deviennent de plus en plus semblables, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de différences sensibles. C’est pourquoi je disais que tous les deux vous formez essentiellement un seul individu. »

« Ce que je voudrais », dit mon père avec impatience, « c’est que vous fassiez comprendre à Numéro Cinq que les expériences que j’ai pratiquées sur lui, particulièrement les séances de narcothérapie pour lesquelles il m’en veut tellement, sont indispensables. Que si nous voulons devenir un peu plus que nous n’avons été, nous devons trouver… » Il hurlait presque, et il s’interrompit abruptement pour maîtriser sa voix. « C’est la raison pour laquelle il a été créé, c’est la raison aussi pour David — j’espérais apprendre quelque chose d’un croisement extérieur. »

« C’était aussi la raison, sans aucun doute », fit le Dr Marsch, « de l’existence du Dr Veil, une génération plus tôt. Mais en ce qui concerne l’examen de votre jeune duplicata, ne croyez-vous pas qu’il serait tout aussi utile que ce soit lui qui vous examine ? »

« Une minute », dis-je. « Vous ne faites que répéter que lui et moi nous sommes identiques. C’est inexact. Je vois très bien que nous nous ressemblons sous certains aspects, mais je ne suis pas vraiment comme mon père. »

« Il n’y a aucune différence que l’âge ne puisse expliquer. Vous avez quoi ? Dix-huit ans ? Et vous », il regarda mon père, « vous devez approcher de la cinquantaine. Il n’existe que deux forces, voyez-vous, qui s’exercent pour différencier les êtres humains : l’hérédité et le milieu. La nature et l’éducation. Et comme la personnalité se forme en grande partie pendant les trois premières années de la vie, c’est l’environnement fourni par le foyer qui est décisif. Chaque personne se trouve placée à sa naissance dans un certain environnement, même s’il arrive qu’il soit si dur qu’elle en meure ; et personne, excepté dans cette situation que nous appelons relaxation anthropologique, ne se fournit son propre environnement. Il est fourni par la génération précédente ».

« Ce n’est pas parce que nous avons grandi tous les deux dans cette maison… »

« Que vous avez construite et décorée et remplie de personnes de votre choix. Mais attendez. Parlons un peu de quelqu’un que vous n’avez vu ni l’un ni l’autre ; quelqu’un né dans un lieu fourni par des parents très différents de lui-même. Je veux dire le premier de la lignée… »

Je n’écoutais plus. J’étais venu ici pour tuer mon père, et il était nécessaire que le Dr Marsch s’en aille. Je le regardais, penché en avant sur son siège, ses longues mains blanches faisant de petits gestes incisifs, ses lèvres cruelles remuant dans un cercle de barbe noire. Je le regardais, mais je n’entendais pas ce qu’il disait. C’était comme si j’étais devenu sourd, ou qu’il ne pouvait communiquer que par la pensée, et moi, sachant que ses pensées n’étaient que de stupides mensonges, je leur avais fermé mon esprit. Je lui dis :

« Vous êtes de Sainte-Anne. »

Il me regarda, surpris, s’interrompant au milieu d’une phrase vide de sens. « J’y ai séjourné, oui. J’ai passé plusieurs années sur Sainte-Anne avant de venir ici. »

« Vous y êtes né. Vous avez étudié l’anthropologie là-bas, dans des livres écrits sur la Terre, il y a vingt ans. Vous êtes un abo, ou tout au moins un semi-abo ; mais nous sommes des hommes. »

Marsch jeta un coup d’œil à mon père, puis répondit : « Les abos ont disparu. Il est reconnu scientifiquement sur Sainte-Anne qu’ils sont éteints depuis près d’un siècle. »

« Vous ne pensiez pas cela quand vous êtes venu voir ma tante. »

« Je n’ai jamais accepté l’hypothèse de Veil. J’ai rendu visite ici à tous ceux qui avaient publié quelque chose dans le domaine qui m’intéresse. Réellement, je n’ai pas le temps d’écouter ce genre de choses… »

« Vous êtes un abo, vous n’êtes pas de la Terre. »

Et peu de temps après, nous restions seuls, moi et mon père.

Je purgeai la plus grande partie de ma peine dans un camp de travail des Montagnes Déchiquetées. C’était un camp de dimensions réduites, abritant généralement seulement cent cinquante prisonniers — quelquefois moins de quatre-vingts quand l’hiver avait fait ses ravages. Nous coupions du bois et nous faisions brûler du charbon. Quand nous trouvions un bon bouleau, nous fabriquions des skis. Au-dessus de la limite où poussaient les arbres, nous ramassions une mousse saline supposée avoir des vertus médicinales, et nous élaborions de longs plans pour provoquer des éboulements qui écraseraient les machines patrouilleuses qui nous gardaient. Mais le moment ne venait jamais, les rochers ne s’éboulaient pas. Le travail était dur, et nos gardiens nous administraient exactement la dose de sévérité et d’humanité décidée une fois pour toutes par quelque comité qui les avait programmés. Ainsi, le problème des brutalités et du favoritisme pratiqués par les sous-ordres se trouvait résolu, et seuls des messieurs bien habillés siégeant dans des séances solennelles pouvaient être cruels ou gentils.