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Récit

par John V. Marsch

Si vous voulez tout avoir, vous ne devez désirer rien. Si vous voulez tout être, vous devez désirer n’être rien. Si vous voulez tout savoir, vous devez désirer ne savoir rien. Car si vous désirez posséder quelque chose, vous ne pouvez posséder Dieu comme votre seul trésor.
Saint Jean de la Croix.

Une fille appelée Vent dans les cèdres vivait au pays des pierres qui s’éboulent là où les années sont plus longues, et il lui arriva ce qui arrive aux femmes. Son corps devint lourd et maladroit, et ses seins se durcirent et laissèrent perler du lait. Quand ses cuisses furent mouillées, sa mère la conduisit à l’endroit où naissent tous les hommes, là où deux longues avancées rocheuses se rejoignent. On y trouve une étroite bande de sable lisse, et une pierre nouvellement placée au milieu de quelques buissons à l’intersection. À cet endroit, où les invisibles sont favorables aux mères, elle mit au monde deux garçons.

Le premier vint juste à l’aube, et comme une brise se levait au moment où il quitta la matrice, une brise froide issue du coin de l’œil des premières lueurs derrière la montagne, sa mère l’appela Jean (ce qui signifie simplement « homme », tous les garçons s’appellent Jean) Vent d’est.

Le second ne vint pas à la manière ordinaire — c’est-à-dire la tête d’abord, comme lorsqu’un homme grimpe d’un endroit bas vers un endroit haut, mais les pieds d’abord, comme un homme qui se laisse glisser dans un endroit plus bas. Sa grand-mère tenait son frère, sans savoir que deux allaient naître, et pour cette raison ses pieds battirent le sable un moment sans que personne ne le tire. C’est pour cela que sa mère l’appela Jean Coureur des sables.

Elle se serait levée dès que ses fils étaient nés, mais sa mère ne le lui permit pas : « Tu te tuerais », dit-elle. « Tiens, donne-leur à téter tout de suite, ainsi tu ne te dessécheras pas. »

Vent dans les cèdres en prit un dans chaque bras, un à chaque sein, et s’étendit de nouveau sur le sable froid. Ses cheveux noirs, aussi fins que de la soie, faisaient un halo sombre derrière sa tête. Elle avait des traces de larmes dues à la douleur. Sa mère commença à écarter le sable avec ses mains, et quand elle trouva celui qui conservait encore la force du soleil du jour écoulé, elle le versa sur les jambes de sa fille.

« Merci, Mère », dit Vent dans les cèdres. Elle regardait les deux petits visages, encore maculés de sang, qui buvaient à elle.

« Ainsi a fait ma mère pour moi quand tu es née. Ainsi feras-tu pour tes filles. »

« Ce sont des garçons. »

« Tu auras des filles, aussi. La première naissance tue — ou bien aucune. »

« Il faut les laver dans la rivière », dit Vent dans les cèdres, et elle se redressa, puis au bout d’un moment se leva. C’était une jolie fille, mais comme il venait de se vider, son corps était sans formes. Elle tituba, mais sa mère la soutint, et elle refusa de s’allonger de nouveau.

Le soleil était haut lorsqu’elles atteignirent la rivière, et là la mère de Vent dans les cèdres fut noyée dans les hauts-fonds, et Vent d’est lui fut enlevé.

Lorsque Coureur des sables atteignit sa treizième année, il était presque aussi grand qu’un homme. Les années de son monde, où les vaisseaux faisaient demi-tour, étaient de longues années ; et ses os s’étiraient, et aussi ses mains — grandes et puissantes. Il n’y avait pas de graisse sur lui (mais il n’y avait de graisse sur personne au pays des pierres qui s’éboulent) et il était un pourvoyeur de nourriture, bien qu’il fît d’étranges rêves. Quand sa treizième année fut presque écoulée, sa mère et les vieux Doigt sanglant et Pieds qui volent décidèrent de l’envoyer voir le prêtre, et il partit seul vers le haut pays vaste, là où les falaises s’élèvent comme des bancs de nuages noirs, et où toutes les choses vivantes sont sans importance à côté du vent, du soleil, de la poussière, du sable et des pierres. Il voyageait le jour, tout seul, toujours en direction du sud, et la nuit il attrapait des souris qu’il déposait, le cou brisé, devant l’endroit où il dormait. Au matin, elles avaient quelquefois disparu.

Vers midi le cinquième jour, il atteignit le ravin de Tonne toujours, où se trouvait le prêtre. Il avait eu la chance inespérée de tuer un faux faisan qu’il lui amenait en présent, et il marchait en le tenant par les pattes et en laissant traîner derrière lui le long cou et la tête nue. Il marchait fièrement, sachant qu’aujourd’hui il était un homme et qu’il atteindrait le ravin avant le coucher du soleil (Pieds qui volent lui avait donné les repères, et il les avait passés), mais la peur était dans son cœur.

Il entendit Tonne toujours avant de l’apercevoir. Le terrain était presque plat, parsemé de rochers et de buissons, et rien ne laissait croire qu’il y avait autre chose que de la pierre éternelle sous ses pieds. Il y avait un faible grondement, un murmure dans l’air. Tout en avançant, il vit se lever une fine brume devant lui. Elle ne pouvait pas indiquer le ravin de Tonne toujours, car il voyait clairement, à travers elle, le terrain qui s’étendait derrière, pas très loin. Et le bruit n’était pas fort.

Il fit trois pas de plus. Le bruit se déchaîna. La terre trembla. À ses pieds une étroite crevasse s’ouvrit, laissant voir de l’eau écumante tout en bas. Il était mouillé, et la poussière dégoulinait de son corps. Il avait eu chaud précédemment, et maintenant il était glacé. Les pierres étaient lisses et mouillées, et elles tremblaient. Prudemment, il s’assit, ses jambes pendant au-dessus de l’obscurité et de l’eau écumante d’en bas, puis, les pieds d’abord, comme un homme qui se laisse glisser dans un endroit plus bas, il descendit dans Tonne toujours. Pas avant d’avoir cherché l’endroit exact où l’eau écumante se formait, et où le ciel était une fente pourpre à peine plus large qu’un doigt et saupoudrée d’étoiles de jour, il ne découvrit la caverne du prêtre.

L’entrée ruisselait d’embruns, et le fracas des eaux était assourdissant, mais la caverne grimpait sur un tapis de pierres brisées tombées de la voûte. Dans le noir, Coureur des sables grimpa, grimpa, avec ses pieds et avec ses mains, tenant le faux faisan entre ses dents, jusqu’à ce que ses doigts découvrent les pieds du prêtre et ses mains des jambes desséchées. Il posa là le faux faisan, sentant, comme une toile d’araignée, les poils et les plumes et les petits os tombés d’offrandes précédentes, et se retira jusqu’à l’entrée de la caverne.

La nuit était tombée, et il s’étendit à l’endroit qui était fait pour cela, puis au bout d’un long moment s’endormit malgré le rugissement des eaux ; mais le fantôme du prêtre ne vint pas dans ses rêves. Sa couche était un radeau de roseaux flottant dans quelques centimètres d’eau. Autour de lui formant un rond se dressaient d’immenses arbres, chacun entouré du cercle de ses propres racines tortueuses. Leur écorce était blanche comme l’écorce des sycomores, et leur tronc s’élevait à une grande hauteur avant de se perdre dans la masse noire de leur propre feuillage. Mais dans son rêve, ce n’est pas les arbres qu’il regardait. Le cercle où il flottait était si étendu qu’ils n’en formaient que l’horizon, coupant l’immense concavité du ciel juste à l’endroit où autrement il aurait touché la terre.