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« Elle abonde, en effet. »

Les femmes de l’endroit où l’on se couche qui voulaient faire peur aux enfants qui jouaient encore quand leur ombre était plus longue qu’eux disaient que des dents des Enfants de l’ombre coulait du poison. Coureur des sables n’y croyait pas, mais il s’en souvint lorsque l’autre parla. Il savait que ce « elle abonde » ne se rapportait pas au daim tic-tic, mais il dit : « J’en suis content. J’ai entendu votre chant — de nombreuses bouches chantaient, et toutes pleines. C’est moi qui vous ai rabattu votre nourriture, et je demande ma part — ou je tue le plus gros d’entre vous pour le manger, et les autres pourront dîner de ses os quand j’aurai fini. Pour moi c’est la même chose. »

« Les hommes ne sont pas comme toi. Les hommes ne mangent pas la chair de leurs semblables. »

« Vous voulez dire vous-mêmes ? Seulement quand vous avez faim, mais vous avez faim tout le temps. »

Plusieurs voix dirent doucement : « Non… » en traînant sur le mot.

« Un homme que je connais — Pieds qui volent, un homme de haute taille et qui n’a pas peur du soleil — a tué l’un de vous et a laissé sa tête comme offrande nocturne. Quand il s’est réveillé, le crâne était nettoyé. »

« Les renards », fit une voix qui ne s’était pas encore fait entendre. « Ou bien c’est un garçon de sa race qu’il avait tué, ce qui est plus probable. Vous nous avez laissé des souris quand vous êtes venu ici, et maintenant vous voudriez qu’on vous rembourse avec du daim. Nous aurions dû vous égorger quand vous dormiez. »

« Beaucoup d’entre vous seraient morts en essayant. »

« Je pourrais te tuer maintenant. Moi seul. Ainsi nous massacrons vos enfants qui viennent à nous en geignant — nous les faisons taire et nous dînons bien. » Une des silhouettes obscures se leva.

« Je ne suis pas un enfant. J’ai quatorze étés. Et je ne viens pas affamé. J’ai mangé aujourd’hui et je mangerai encore. »

L’Enfant de l’ombre qui s’était levé fit un pas en avant. Plusieurs autres se levèrent comme pour l’arrêter, mais ne le firent pas. « Approche ! » s’écria Coureur des sables. Crois-tu être en train de m’appeler de l’endroit où l’on se couche pour me tuer parmi les rochers ? Égorgeur de bébés ! » Il fléchit les genoux et les mains et sentit la force qui parcourait ses bras. Avant sa téméraire approche, il avait résolu de prendre la fuite aussitôt sans essayer de combattre si les Enfants de l’ombre se montraient menaçants. Il était certain de pouvoir distancer aisément leurs courtes jambes. Mais il était également sûr maintenant que, morsure empoisonnée ou pas, il pouvait triompher de la silhouette chétive qui lui faisait face.

Celui qui lui avait adressé la parole au début dit en un murmure à peine audible mais pressant : « Il est sacré. Tu ne dois pas lui faire de mal. »

« Je ne suis pas venu pour me battre », dit Coureur des sables. « Je réclame seulement une part honorable du daim tic-tic que j’ai jeté entre vos mains. Votre chant dit que vous en avez suffisamment. »

L’Enfant de l’ombre qui s’était levé pour l’affronter cria : « Avec mon plus petit doigt, je briserai tes os jusqu’à ce que les bouts ressortent par ta peau. »

Coureur des sables esquiva le coup de griffes qui lui était lancé et annonça d’un air méprisant : « Si vous êtes de son sang, faites-le se coucher, ou il m’appartient. »

« Il est sacré », répondirent leurs voix. Le son de ces paroles était comme le vent de la nuit qui cherche l’endroit où l’on se couche et ne le trouve jamais.

Sa main gauche pouvait écarter les griffes ; sa droite saisir la gorge trop souple d’une poigne mortelle. Coureur des sables assura l’assise de ses pieds et attendit, accroupi, le plus léger mouvement en avant qui mettrait l’adversaire à bonne portée. À ce moment, peut-être parce qu’à la limite de la vision, une masse de vapeurs issues des Montagnes de la Virilité avait été chassée par le vent pour la révéler, la lumière de Monde-sœur tomba, juste à l’instant précédant son coucher, et aussi éphémèrement que la lueur de l’éclair, sur le visage de l’Enfant de l’ombre. Il était sombre et faible, et avec ses grands yeux surmontant une chair plissée, ses joues enfoncées et son nez et ses yeux d’où coulait un épais liquide, il n’était pas plus gros que celui d’un bébé.

Mais si Coureur des sables se rappela tous ces détails plus tard, il ne les remarqua pas dans le bref éclair de lumière bleue. Au lieu de cela, il vit les visages des hommes, et la force qu’ils croient avoir quand ils ont bien mangé, et que ce sont des créatures stupides qu’un souffle peut détruire. Et comme Coureur des sables était jeune, il n’avait jamais vu cela avant. Quand les griffes touchèrent sa gorge, il se dégagea et, haletant et étouffant pour une raison qu’il ne comprenait pas, courut se réfugier vers la masse de silhouettes noires assemblées autour du daim tic-tic.

« Regardez », fit la voix de celui qui lui avait adressé la parole au début. « Il pleure. Ici, mon garçon. Viens vite. Assieds-toi avec nous. Mange. »

Coureur des sables s’accroupit, poussé par leurs petites mains noires, devant le daim avec les autres. Quelqu’un s’adressa à l’Enfant de l’ombre dont les griffes avaient voulu lui déchirer la gorge un instant avant : « Tu ne dois pas lui faire de mal. Il est notre hôte. »

« Ah. »

« Ça ne fait pas de mal de jouer un peu avec eux, naturellement. Ça les fait rester à leur place. Mais laisse-le manger maintenant. »

Un autre mit un morceau de viande dans la main de Coureur des sables, et comme il avait toujours fait, il l’engloutit avant qu’on ait pu le lui arracher. L’Enfant de l’ombre qui l’avait menacé posa une main sur son épaule. « Je suis désolé si je t’ai fait peur. »

« Ce n’est pas grave. »

Monde-sœur s’était couchée et les constellations, dont plus rien n’éclipsait l’éclat, resplendissaient dans le ciel d’automne. La Femme à la chevelure de flammes, les Cinq jambes poilues, la Rose d’améthyste, que les habitants des prairies marécageuses, les hommes des marais, appelaient les Mille tentacules et le Poisson. La saveur du daim était douce à la bouche de Coureur des sables, et encore plus douce à son ventre, et il éprouva une soudaine satisfaction. Les petites silhouettes qui l’entouraient étaient ses amis. Ils lui avaient donné à manger. C’était bon d’être assis entouré d’amis et de nourriture, tandis que la Femme à la chevelure de flammes se tenait debout sur la tête dans le ciel nocturne.

Celui qui s’était adressé à lui au début (il ne réussissait pas encore à identifier la bouche d’où cette voix sortait) lui dit : « Tu es notre ami, maintenant. Cela fait longtemps que nous n’avons pas pris un ami de l’ombre parmi la population autochtone. »

Coureur des sables ne comprenait pas ce qu’il voulait dire, mais il jugea poli et peu compromettant de hocher la tête.

« Tu dis que nous chantons », poursuivit la voix familière. « Quand tu es arrivé ici, tu nous as dit que tu avais entendu le Chant de Nombreuses Bouches Toutes Pleines. Il y a maintenant un chant en toi, un chant de bonheur, mais qui reste sans contrepoint. »

« Qui es-tu ? » demanda Coureur des sables. « Je ne distingue pas lequel d’entre vous me parle. »

« Ici. » Deux des Enfants de l’ombre s’écartèrent (apparemment) et une zone noire, que Coureur des sables avait prise pour l’ombre d’un rocher projetée par une étoile, révéla un visage fripé et des yeux lumineux.

« Sereine rencontre », dit Coureur des sables, et il se présenta.

« On m’appelle le Vieux sage », fit le plus ancien des Enfants de l’ombre. « Sereine rencontre, en vérité. » Coureur des sables remarqua que les étoiles étaient faiblement visibles à travers les épaules du Vieux sage, et que c’était donc un esprit. Mais cela ne tracassait pas Coureur des sables outre mesure. Les esprits (bien qu’habituellement confinés dans le monde du rêve, dont ceux qui le pouvaient se tenaient à l’écart) étaient un fait de la vie, et un esprit puissant pouvait être un allié utile.