« Tu crois que je suis l’ombre d’un mort », fit le Vieux sage, « mais tu te trompes. »
« Nous sommes tous », prononça diplomatiquement Coureur des sables, « des ombres projetées devant nous. »
« Non », fit le Vieux sage. « Je ne suis pas ce que tu crois. Comme tu es un ami de l’ombre, maintenant, je vais te dire ce que je suis. Tu vois tous les autres — tes amis aussi véritablement que je le suis — qui sont autour de cette carcasse ? »
« Oui. » (Coureur des sables les avaient comptés, de peur qu’un autre n’apparaisse. Ils étaient sept.)
« Tu dirais qu’ils chantent. Il y a le Chant de Nombreuses Bouches Toutes Pleines, le Chant des Chemins Sinueux du ciel, pour que rien n’arrive, le Chant de Chasse, le Chant des Anciens Chagrins, que nous chantons quand le Lézard qui combat est haut dans le ciel d’été et que nous voyons notre ancienne demeure comme une petite perle jaune dans sa queue. Et ainsi de suite. Les tiens disent que parfois ces chants troublent votre sommeil. »
Coureur des sables hocha la tête, la bouche pleine.
« Eh bien, quand tu me parles, ou quand les liens chantent à l’endroit où l’on se couche, leur chant est une vibration de l’air. Quand tu parles, ou qu’un autre te parle, c’est aussi une vibration de l’air. »
« Quand le tonnerre parle », dit Coureur des sables, « ça c’est une vibration. Et maintenant, je sens une petite vibration dans ma gorge quand je te parle. »
« Oui, ta gorge vibre, et fait vibrer l’air, comme on fait trembler un buisson en faisant d’abord trembler la main qui le tient. Mais lorsque nous chantons, ce n’est pas l’air que nous faisons vibrer. Nos vibrations sont des extensions de nous-mêmes. Je suis le chant que tous les Enfants de l’ombre émettent, je suis leur pensée quand ils pensent ensemble. Tends tes mains devant toi comme cela, sans qu’elles se touchent. Maintenant, pense à tes mains disparues. C’est ainsi que nous vibrons. »
« Ce n’est rien », dit Coureur des sables.
« Ce que tu appelles rien est ce qui sépare toutes les choses. Quand cela aura disparu, les mondes se rencontreront dans une grande mort d’où de nouveaux mondes naîtront. Mais maintenant écoute-moi. Comme tu t’appelles l’ami de l’ombre, tu dois apprendre avant la fin de cette nuit à requérir notre aide quand tu en auras besoin. C’est très facile à faire, et c’est ainsi qu’il faut procéder : quand tu entendras notre chant — tu verras que si tu écoutes bien, assis ou couché immobile et tournant ta pensée vers nous, tu pourras nous entendre de très loin — tu devras chanter, dans ta tête, le même chant. Tu chanteras en même temps que nous, et nous entendrons l’écho de notre chant dans tes pensées et nous saurons ainsi que tu as besoin de notre aide. Essaye, maintenant. »
Tout autour de Coureur des sables, les Enfants de l’ombre se mirent à chanter le chant du Jour endormi, qui parle du lever du soleil, et de la première lueur, des ombres longues, longues, et des danses que font les diables de terre au sommet des collines. « Chante avec nous », commanda le Vieux sage.
Coureur des sables chanta. Au début, il essaya d’ajouter quelque chose de son cru au chant, comme font les hommes à l’endroit où l’on se couche ; mais les Enfants de l’ombre le pincèrent, et froncèrent les sourcils. Après cela, il chanta le chant du Jour endormi exactement comme le faisaient les Enfants de l’ombre ; et bientôt, tous se mirent à danser autour des os du daim tic-tic, pour montrer comment les diables de terre faisaient.
Il vit alors que les Enfants de l’ombre n’étaient pas tous des vieillards, comme il l’avait imaginé. Deux d’entre eux seulement étaient ridés et sans souplesse ; une troisième silhouette devait être une femme, bien que comme les autres elle n’eût qu’une touffe de cheveux sur la tête. Deux autres n’étaient ni jeunes ni vieux, et les deux derniers étaient à peine plus grands que des jeunes garçons. Coureur des sables observa leur visage en dansant, s’étonnant de les voir paraître à la fois si jeunes et si vieux, alors que les autres avaient l’air vieux et cependant étrangement jeunes en même temps. Il y voyait bien mieux à présent que lorsqu’il était assis avec eux devant le daim tic-tic, et il lui vint à l’esprit — dans une double compréhension, surprise après surprise — qu’à l’est, le noir du ciel laissait la place au pourpre, et qu’il n’y avait plus que sept Enfants de l’ombre. Le Vieux sage était parti. Coureur des sables se leva pour faire face au soleil levant — à moitié par instinct, et à moitié parce qu’il se disait que le Vieux sage était parti par là. Quand il se retourna, les Enfants de l’ombre s’étaient dispersés derrière lui parmi les rochers. Deux seulement étaient encore visibles, puis aucun. Sa première pensée fut de courir à leur poursuite, mais il était certain qu’ils n’aimeraient pas cela. Il leur cria très fort : « Allez avec Dieu ! » et agita les bras.
Les premiers rayons du soleil nouveau envoyèrent bondir vers lui des formes noir et or. Il regarda la carcasse du daim tic-tic. Quelques lambeaux de chair restaient, et les os donneraient de la moelle s’il pourrait les briser. À demi facétieusement, il dit à la carcasse : « Matin calme où la nourriture abonde », puis il mangea de nouveau avant l’arrivée des fourmis.
Une heure plus tard, en se curant les dents avec un ongle, il pensa à son rêve de la nuit précédente. Le Vieux sage, se dit-il, aurait sans doute su l’interpréter. Il regrettait de ne pas lui en avoir parlé. S’il dormait maintenant, en plein jour, il y avait peu de chances pour que lui vienne un bon rêve ; mais il avait froid et il était fatigué. Il s’étendit à la chaleur du soleil… et s’aperçut que le dos de la femme qui marchait devant lui lui paraissait familier. Il marchait plus vite qu’elle, et il vit bientôt que c’était sa mère. Mais quand il voulut l’appeler, aucun son ne sortit de sa gorge. Lui qui avait le pied si sûr, il glissa sur une pierre. Il mit les mains en avant pour se protéger, un choc violent parcourut tout son corps, et il se retrouva, assis par terre, tout seul, transpirant sous le soleil.
Il se mit debout, encore tremblant, balayant de la main les petits cailloux qui collaient encore à son dos mouillé. C’était ridicule. Il ne servait à rien d’essayer de dormir en plein jour. Son esprit quittait aussitôt son corps pour vagabonder, et si le prêtre venait jamais à lui dans son sommeil, il n’y aurait personne pour le recevoir. Il risquait même de le mécontenter, et il ne reviendrait jamais plus. Non, il fallait ou bien retourner à la caverne et essayer encore, ou bien accepter son échec et repartir — ce qui serait intolérable. Il retournerait donc au ravin.
Mais pas les mains vides. Le faux faisan qu’il avait apporté la première fois était un présent insuffisant. Peut-être parce qu’il avait déplu au prêtre pour quelque raison ; mais, en y réfléchissant, il pensa avec une certaine satisfaction que c’était peut-être aussi parce que le prêtre voulait lui faire une révélation de grande importance, pour laquelle le faux faisan était inadéquat. Un autre daim tic-tic, s’il pouvait en trouver un, devrait convenir. Il était arrivé du nord et avait vu peu de traces de gibier ; se diriger vers l’est signifiait retomber avant peu dans les gorges de la rivière ; à l’ouest, il y avait les montagnes qui brûlent. Il prit la direction du sud.
Le terrain s’éleva peu à peu. Il n’y avait déjà pas tellement de végétation, mais elle se raréfia encore. La roche grise laissa place à l’ocre. Aux environs de midi, son pas infatigable l’ayant conduit au sommet d’une crête, il vit une chose qu’il n’avait vue qu’une fois ou deux dans sa vie : une minuscule vallée irriguée, une oasis au milieu du désert qui avait réussi à retenir assez de terre pour qu’y poussent de la vraie herbe, quelques fleurs sauvages et un arbre.