La piste des trois fugitifs n’était pas difficile à suivre. Les hommes des marais étaient des pêcheurs, des guerriers, des dénicheurs de petit gibier, mais pas des chasseurs au sens où l’on entendait ce terme dans les collines. Il ne les avait pas encore aperçus, mais mille indices lui disaient qu’ils n’étaient pas très loin devant lui. Une tige brisée, luttant encore pour se redresser au moment où il passait ; des traces de pas dans la boue, encore en train de se remplir d’eau. Et les signes des autres hommes étaient là aussi. Les pourchassés empruntaient maintenant des sentiers qui n’étaient plus que des pistes de gibier. Il y avait une présence dans la terre qui ne s’était pas trouvée dans les kilomètres d’espace au pied des collines. Une présence cruelle et détachée, qui ruminait de profondes pensées, méprisante de tout ce qui était au-dessous des nuages.
En même temps, il avait conscience de la présence des Enfants de l’ombre derrière lui. Durant les dernières heures de la nuit, il avait entendu leur chant des Nombreuses Bouches Toutes Pleines, et celui du Sommeil de jour. Maintenant, ils étaient silencieux, mais leur silence était une présence.
Les trois fugitifs étaient fatigués. Leur pas, comme le montrait la boue, était traînant et trébuchant. Mais il ne servait à rien de les rejoindre sans les Enfants de l’ombre, et en fait la seule chose qui intéressait Coureur des sables était qu’ils lui servaient d’appât pour attirer les Enfants de l’ombre dans les terres mouillées, où ils pourraient l’aider. Il était lui-même épuisé, et après avoir trouvé un endroit assez sec pour permettre à quelques buissons de pousser, il s’étendit pour dormir.
« Où est-il ? » demanda Ultime voix, et Vent d’est, qui avait tout vu, le lui dit. « Ah ! » fit Ultime voix.
Ils capturèrent Coureur des sables au crépuscule. Ils avaient formé un grand cercle. Ils étaient venus nombreux derrière lui, et de tous les côtés. C’étaient de grands guerriers couverts de cicatrices, au regard féroce. Il courut d’une extrémité de leur cercle à l’autre, sans réussir à s’échapper. Les hommes des marais se rapprochaient de lui jusqu’à ce qu’ils fussent presque épaule contre épaule. Il espérait la tombée de la nuit, mais quand ils le capturèrent, la nuit était tombée. Il se battit jusqu’au dernier moment, et ils lui firent du mal.
Pendant cinq jours, ils le gardèrent, puis toute une nuit ils le poussèrent devant eux, et à l’aube ils le jetèrent dans la fosse appelée l’Autre œil. Il y avait déjà là quatre prisonniers. Il y avait sa mère, Vent dans les cèdres, et Feuilles à manger, le vieux Doigt sanglant et la fille Douce bouche.
« Mon fils ! » s’écria Vent dans les cèdres, et elle pleura. Elle était devenue très maigre.
Pendant la moitié d’un jour, Coureur des sables essaya de grimper après la paroi de l’Autre œil. Il se fit pousser par Feuilles à manger et par Douce bouche, et il persuada le vieux Doigt sanglant de s’appuyer contre le sable tandis que Feuilles à manger grimpait sur ses épaules pour que lui, Coureur des sables, puisse grimper sur eux et s’échapper. Mais les parois de la fosse appelée l’Autre œil sont de sable si tendre que les mains et les pieds ne peuvent pas les saisir, et que plus on essaye, moins on peut y grimper. Doigt sanglant s’écroula sous le poids, Coureur de sables tomba et ils se retrouvèrent au même point qu’avant.
Une heure environ après le milieu du jour, un autre Coureur des sables apparut au bord de la fosse et se pencha longtemps pour les regarder. Coureur des sables, du fond de la fosse, leva la tête vers son image. Trois hommes, les hommes grands des prairies marécageuses au corps couvert de cicatrices, apportèrent une longue liane et la firent descendre dans la fosse.
« Remontez-le », dit le Coureur des sables qui se tenait en haut au bord de la fosse en désignant le vrai Coureur des sables.
Celui-ci fit non de la tête.
« Tu ne vas pas être sacrifié — pas encore. Grimpe. »
« Serai-je libéré ? »
L’autre se mit à rire.
« Alors, si tu veux me parler, Frère, tu dois descendre ici. »
Vent d’est regarda les hommes qui tenaient l’extrémité de la liane, et haussa les épaules d’une manière à demi amusée. Puis il saisit la liane et se laissa glisser jusqu’en bas.
« Je désire te voir mieux », dit-il. « Tu as mon visage. »
« Tu es mon frère. Je t’ai rêvé, et ma mère m’a parlé de toi. Nous sommes nés en même temps, et dans la rivière elle me tenait et sa mère à elle te tenait. Puis les hommes des marais sont venus et ont obligé sa mère à leur donner ton nom, pour qu’ils aient un pouvoir sur toi, puis ils l’ont tuée. »
« Je sais tout cela », dit Vent d’est. « Ultime voix, mon maître, me l’a raconté. »
Coureur des sables espérait gagner quelque avantage en amenant leur mère dans la conversation, aussi il demanda :
« Comment s’appelait-elle, mère, ma grand-mère, celle qu’ils ont noyée ? J’ai oublié. » Mais Vent dans les cèdres pleurait, et ne voulut pas répondre.
« Tu dois être sacrifié », dit Vent d’est, « afin de porter notre message à la rivière, qui parle aux étoiles, qui parlent à Dieu. Mais Ultime voix m’a averti qu’il y avait peut-être un danger pour moi dans ta mort. Nous sommes peut-être une seule personne. »
Coureur des sables secoua la tête et cracha par terre.
« C’est un honneur pour toi », reprit Vent d’est. « Tu es un homme des collines comme dix autres. Mais parmi les étoiles, tu seras plus grand que moi, qui apprends à lire les messages qu’écrit la rivière à Dieu. »
« Tu ne me ressembles pas tant que ça, en fait », dit Coureur des sables. « Et tu n’as pas de barbe. » Il toucha le haut de sa lèvre, où quelques poils drus commençaient à pousser. Soudain, Douce bouche, qui les regardait en silence (comme Feuilles à manger et Doigt sanglant) se mit à pouffer de rire. Coureur des sables lui lança un regard courroucé, mais elle montra du doigt Vent d’est, incapable de réprimer son fou rire.
« Quand j’étais un bébé », dit Vent d’est. « Nous entourons ces choses avec les cheveux d’une femme, et elles pourrissent. Ce n’est pas douloureux. Seuls meurent quelques-uns de ceux qui seront des coureurs d’étoiles. Je voulais te dire qu’Ultime voix m’a averti que nous sommes un seul. Tu mourras avant moi, et tu iras à la rivière et aux étoiles. Je n’ai pas peur. Dans mes rêves, je flotterai avec toi dans les endroits puissants. Je suis venu te dire que dans tes rêves tu marcheras encore comme un vivant. »
Une voix du bord de la fosse héla Vent d’est : « Étudiant du ciel, il y en a d’autres. Veux-tu remonter ? »
Coureur des sables leva la tête et vit les petites silhouettes des Enfants de l’ombre, entourées de trois côtés par les hommes des marais.
« Non », dit Vent d’est. « Si je n’ai pas peur de ceux-ci, qui sont des hommes, devrais-je avoir peur de ceux-là ? »
« Peut-être », fit Coureur des sables.
Les Enfants de l’ombre dévalèrent la paroi de sable abrupte. Sous le soleil, ils paraissaient beaucoup plus petits que la nuit, avec leurs jambes torses et leur visage exsangue. Coureur des sables se dit que des enfants humains qui auraient un tel visage seraient sur le point de mourir.
« Nous allons bientôt mourir », dit l’un des Enfants de l’ombre que Coureur des sables ne réussit pas à identifier. « Ils vont nous manger, et tu seras mangé toi aussi. »
Vent d’est déclara : « La consommation rituelle des offrandes que nous faisons à la rivière n’a rien à voir avec un festin, petits hommes grotesques. Le festin, c’est avec vous que nous le ferons. »