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Pendant quelques secondes, Coureur des sables regarda à la place l’Enfant de l’ombre. Il aurait pu être jeune, mais le visage sombre était silencieux et fermé. Les yeux étaient presque clos, et pourtant à travers les paupières Coureur des sables sentait son regard, amical, embarrassé et craintif.

« Prends-en », dit le Vieux sage. Coureur des sables racla avec le bout de son doigt un peu de la substance triturée, et renifla — dégoûtant.

« Pour ça nous avons renoncé à tout le reste, parce que c’est plus important que tout, bien qu’il ne s’agisse que d’une herbe de ce monde. Les feuilles sont larges, grises et verruqueuses ; les fleurs sont jaunes et la graine comme des œufs roses hérissés de piquants. »

« J’en ai vu », dit Coureur des sables. « Feuilles à manger m’a appris à les reconnaître quand j’étais enfant. Elles sont empoisonnées. »

« C’est ce que croient les tiens, et c’est vrai si on les avale — bien qu’une mort pareille soit sans doute préférable à la vie. À un moment seulement, entre la face pleine de Monde-sœur et la suivante, un homme peut cueillir les feuilles fraîches et, en les pliant bien ensemble, les porter dans sa joue. Ensuite, il n’y a plus de femme pour lui, ni de viande. Il est sacré, car Dieu marche en lui. »

« J’en ai rencontré un », dit lentement Coureur des sables. « Je l’aurais tué s’il ne m’avait pas fait pitié. »

Il n’avait pas eu l’intention de dire cela à haute voix, et il s’attendait à ce que le Vieux sage soit fâché. Mais celui-ci se contenta de hocher la tête : « À nous aussi, il nous fait pitié », dit-il. « Et envie. Car il est Dieu. Tu dois comprendre que tu lui faisais pitié aussi. »

« Il m’aurait tué s’il avait pu. »

« Parce qu’il te voyait pour ce que tu es, et en te voyant il ressentait ta honte. Mais à un moment seulement, jusqu’à ce que Monde-sœur retrouve la même apparence, un homme peut chercher la plante et cueillir de nouvelles feuilles, après avoir craché celles qu’il a gardées dans sa joue et mâchées jusqu’à ce qu’elles ne le réconfortent plus. S’il cueille les feuilles fraîches plus souvent, il meurt. »

« Mais la plante est inoffensive telle que vous l’utilisez ? »

« Nous sommes tous réchauffés par elle depuis notre enfance, et nous nous portons bien comme tu vois. N’avons-nous pas bien combattu ? Nous vivons jusqu’à un âge avancé. »

« Lequel ? » Coureur des sables était curieux.

« Quelle importance ? C’est l’expérience qui compte seulement. Nous ressentons un très grand nombre de choses. Quand finalement nous mourons, nous avons été plus grands que Dieu et moins que des bêtes. Mais quand nous ne sommes pas grands, ce que nous portons dans notre bouche nous réconforte. C’est de la chair quand nous avons faim et qu’il n’y a pas de poisson, du lait quand nous avons soif et qu’il n’y a pas d’eau. Un jeune homme recherche une femme et la trouve ; il est grand, et il meurt pour le monde. Après, il n’est plus jamais aussi grand, mais la femme lui est un réconfort. Elle lui rappelle le temps passé, et il est de nouveau un peu avec elle ce qu’il était jadis entièrement. Il en est ainsi avec nous jusqu’à ce que nos épouses d’antan soient blanches quand nous les crachons dans nos paumes, et ne nous donnent plus de réconfort. Alors, nous guettons le visage de Monde-sœur pour voir comme le temps a été grand, et quand la nouvelle phase arrive, nous trouvons de nouvelles épouses et nous sommes jeunes, et nous sommes Dieu. »

« Mais vous n’avez plus la même apparence que nous », dit Coureur des sables.

« Nous l’avions, et nous l’avons échangée contre cela. Il y a longtemps, dans notre contrée natale, avant qu’un idiot ne mette le feu, nous étions ainsi — errant sans rien d’autre au monde que le soleil, la nuit et nos compagnons. Maintenant, nous sommes de nouveau ainsi, car nous sommes des dieux, et les choses faites par des mains ne nous intéressent pas. Et ainsi que nous sommes ce que vous êtes, car vous ne marchez que comme vous nous voyez marcher, et vous faites ce que nous faisons. »

La pensée que son peuple imitait les Enfants de l’ombre, qu’ils méprisaient tellement le jour, amusait Coureur des sables ; mais il se contenta de dire : « Il se fait tard, et il faut que je me repose. Merci de ta gentillesse. »

« Tu ne veux pas goûter ? »

« Pas maintenant. »

Le silencieux Enfant de l’ombre, qui semblait encore moins réel que la silhouette diaphane à côté de laquelle il était accroupi, remit la boule de fibres mâchées dans sa bouche et s’éloigna. Coureur des sables s’étira. Il aurait aimé que Douce bouche vienne encore se coucher avec lui. Le Vieux sage, sans être parti, avait disparu. Il y avait plein de rêves maléfiques : chaque partie de lui-même avait disparu, de sorte qu’il voyait sans yeux et ressentait sans corps, simple conscience dépouillée au milieu de gloires déchaînées. Soudain quelqu’un poussa un cri.

On cria de nouveau, et il fit des efforts pour se redresser, ses bras battant l’air mais ses jambes paralysées, et la bouche pleine de sable. Vent dans les cèdres hurlait, et Feuilles à manger et le vieux Doigt sanglant le tiraient par les bras si fort qu’il crut qu’ils allaient se briser. Formant un cercle autour de lui, les Enfants de l’ombre regardaient, et Douce bouche pleurait.

« La terre qui est au fond s’en va », fit Doigt sanglant quand ils l’eurent libéré, « et parfois elle s’en va très vite. »

Vent dans les cèdres ajouta : « Quand tu étais petit, mais que tu croyais être grand, tu ne voulais plus dormir à côté de moi, et je me levais la nuit pour voir si tout allait bien. Je me suis réveillée, et j’ai pensé à faire la même chose cette nuit. »

« Merci. » Il était encore haletant, et il crachait du sable.

De l’ombre une voix lui parvint : « Nous ne savions pas. À l’avenir, des yeux toujours éveillés resteront posés sur toi. »

« Merci à tous », dit Coureur des sables. « J’ai de nombreux amis. »

Ils parlèrent encore jusqu’à ce que, un par un, les humains retournent à leur place pour s’endormir. Coureur des sables fit pendant quelque temps le tour de la fosse, testant le sol du pied et essayant d’entendre le mouvement du sable. Il n’entendit que l’Océan, et finalement il s’étendit pour essayer de dormir encore. « Ce ne peut pas être vrai », disait Ultime voix. « Regarde encore ! » « Je ne peux pas… un nuage… » Devant eux la surface d’huile de la rivière s’étendait sous le ciel nocturne, noire, étincelante et large. Elle ne reflétait pas d’étoiles, rien que ses propres eaux et des paquets d’herbe flottante. « Regarde encore ! » De longues mains, douces mais osseuses, agrippèrent ses épaules.

Quelqu’un le secoua. Il ne faisait pas encore jour. Un instant, il crut qu’il s’enfonçait de nouveau dans le sable, mais ce n’était pas cela. Doigt sanglant et Douce bouche étaient à côté de lui, et derrière eux il y avait d’autres silhouettes inconnues. Il se redressa et vit que c’étaient des hommes des marais, aux épaules couvertes de cicatrices et aux cheveux noués. Douce bouche lui dit : « Il faut partir. » Ses grands yeux stupides se tournaient partout sans regarder personne.

Il y avait une liane pour les aider à grimper, et avec les hommes des marais derrière eux, ils se mirent à gravir la paroi, Coureur des sables et Doigt sanglant d’abord, puis les deux femmes et les Enfants de l’ombre. « Qui ? » demanda Coureur des sables à Doigt sanglant, mais le vieil homme haussa les épaules.