À la rivière, Ultime voix les attendait, les pieds dans l’eau et la lumière de l’aube derrière lui. Il y avait un chapelet de fleurs blanches sur sa tête qui cachait les cicatrices à l’endroit où ses cheveux avaient été brûlés ; et une autre guirlande rouge, qui paraissait presque noire dans la lumière pâle, descendait sur ses épaules. Vent d’est était à côté de lui ; il regardait quelque chose, et sur la rive plusieurs centaines de silhouettes attendaient, silencieuses et immobiles, la lumière jaune et or de l’aube faisant ressortir quelques visages d’hommes ou d’enfants au milieu des rangs sombres de la foule compacte. Coureur des sables les ignora et regarda Ultime voix. C’était la première fois qu’il était en présence du coureur d’étoiles en dehors du monde des rêves.
Leurs gardiens les poussèrent dans l’eau jusqu’à ce qu’elle leur arrive aux genoux. Puis Ultime voix leva les bras et, faisant face aux étoiles pâlissantes, entonna un chant. Ce chant était blasphématoire, et au bout de quelques instants Coureur des sables lui ferma ses oreilles en suppliant Dieu de le laisser plonger, nager au fond de l’eau et ainsi s’échapper. Mais il y avait les autres, et tous les hommes des marais sur la rive, et il avait entendu dire qu’ils étaient bons nageurs. Il demanda au prêtre de lui venir en aide, mais le prêtre n’était pas là. Puis Ultime voix eut fini, bien plus tôt qu’il ne s’y était attendu.
Un silence profond se fit, et Ultime voix fendit l’air de ses deux mains. Un cri, un gémissement qui aurait pu être de plaisir, s’éleva de la foule. Des hommes s’avancèrent et se saisirent de vieux Doigt sanglant et de Feuilles à manger, qu’ils forcèrent à avancer dans les eaux plus profondes. Coureur des sables bondit pour leur venir en aide, mais fut frappé aussitôt par-derrière. Il tomba, se débattit, s’attendant à ce qu’ils essayent de le maintenir sous l’eau, mais personne ne le toucha davantage. Il reprit pied et se releva, toussant et écartant ses longs cheveux de ses yeux. Des hommes entouraient toujours Feuilles à manger et le vieux Doigt sanglant, mais l’eau était immobile, et dorée par le soleil qui se levait.
« Deux aujourd’hui », dit quelqu’un derrière Coureur des sables. « Le peuple est content. »
Il se tourna et vit Vent d’est, qui le dépassa et s’éloigna en levant haut les genoux comme le héron chevelu.
« On retourne à la fosse », annonça l’un des gardiens, et avec Vent dans les cèdres et Douce bouche, Coureur des sables retourna vers la rive en pataugeant dans la rivière. Les Enfants de l’ombre suivaient. Il avait à peine mis le pied sur la rive lorsqu’il entendit un bruit sec d’os brisé. Il se retourna et vit que les hommes des marais emportaient les cadavres de deux Enfants de l’ombre. Il s’arrêta, furieux comme il ne l’avait pas été pour les deux humains. Un gardien le poussa en avant.
« Pourquoi les avez-vous tués ? » demanda-t-il. « Ils n’avaient rien à voir avec cette cérémonie. »
Deux de ses gardiens lui tordirent les bras derrière lui. L’un des deux répondit : « Ce ne sont pas des hommes. Nous pouvons les manger quand nous le voulons. » Et l’autre ajouta : « Grande fête ce soir. »
« Laissez-le. » C’était Vent d’est, et il lui prit le coude. « Inutile de leur résister, Frère. Ils te casseraient les bras. »
« Très bien. » Les épaules de Coureur des sables étaient déjà sur le point de se disloquer. Il plia les bras d’avant en arrière.
Vent d’est était en train de dire : « Nous faisons habituellement un seul sacrifice à la fois. C’est pourquoi le peuple est si excité aujourd’hui. Avec les deux humains et les deux autres, il y aura un gros morceau pour tout le monde, alors ils sont contents. »
« Les étoiles ont été généreuses », dit Coureur des sables.
« Quand les étoiles sont généreuses », répondit Vent d’est d’une voix sans intonation qui était comme un écho de la sienne, « nous n’envoyons pas de messagers à la rivière. »
Ils avaient atteint la fosse avant que Coureur des sables se soit aperçu qu’elle était proche. Il accéléra le pas, décidé à se laisser glisser plutôt que d’être poussé. Mais quelqu’un, une petite silhouette qui semblait en tenir une autre plus petite, était déjà en bas. Il s’immobilisa, surpris, et fut ignominieusement poussé dans le dos.
Le nouveau prisonnier était Sept filles qui attendent.
Ce soir-là, le Vieux sage et les Enfants de l’ombre qui restaient chantèrent le Chant des larmes pour leurs amis disparus. Coureur des sables s’étendit sur le dos et essaya de lire les étoiles pour voir si le message que le vieux Doigt sanglant et Feuilles à manger avaient porté avait eu un effet, mais il n’avait pas la connaissance nécessaire, et les constellations ne lui semblaient pas différentes. Sept filles qui attendent avait passé la journée à raconter à tout le monde comment elle l’avait suivi le long de la rivière et avait été capturée, et la tristesse qu’il avait d’abord ressentie en la voyant prisonnière s’était transformée, pendant qu’il écoutait son récit, en une sorte de faible colère devant son inconscience. Sept filles qui attendent paraissait quant à elle plus heureuse qu’effrayée, ayant trouvé dans la fosse un substitut aux compagnons qui l’avaient abandonnée. Il est vrai, se dit Coureur des sables, qu’elle n’a pas vu les sacrifiées.
Qui savait lire les étoiles ? La nuit était claire, et Monde-sœur ne s’était pas encore levée. Elles brillaient de toute leur gloire. Peut-être que le vieux Doigt sanglant savait, mais il n’avait jamais pensé à le lui demander. Il se souvint que c’était la raison pour laquelle cette fosse s’appelait l’Autre œil. Quelque part de l’autre côté de la rivière, Vent d’est et Ultime voix devaient être aussi en train d’étudier les étoiles. Irrité, il roula sur le côté. La prochaine fois, il plongerait dans la rivière et tenterait de s’échapper. Une fois libre, il pourrait toujours essayer de secourir les autres. S’il en restait d’autres après la prochaine fois. Il pensa à Vent dans les cèdres maintenue sous l’eau (son visage tordu de douleur visible à travers les remous), puis il essaya de chasser cette pensée. Il aurait voulu que Sept filles qui attendent ou Douce bouche viennent s’étendre à côté de lui pour le distraire de ses pensées, mais elles dormaient côte à côte, en se tenant par la main. Le Chant des larmes s’éleva de nouveau, puis s’estompa et mourut. Coureur des sables se redressa.
« Vieux sage, sais-tu lire dans les étoiles ? » demanda-t-il.
Le Vieux sage se rapprocha de lui. Il semblait plus évanescent que jamais, mais plus grand, comme si l’illusion avait été étirée. « Oui », répondit-il, « bien que je n’y lise pas toujours ce que les tiens y voient. »
« Peux-tu marcher parmi elles ? »
« Je peux faire tout ce que je veux. »
« Alors, que disent-elles ? Est-ce que d’autres mourront ? »
« Demain ? La réponse est en même temps non et oui. »
« Qu’est-ce que cela signifie ? Qui ? »
« Tous les jours quelqu’un meurt. Je suis ce que tu appelles un Enfant de l’ombre, ne l’oublie pas. Si les étoiles me parlent, c’est de nos propres affaires qu’elles parlent. Mais tout cela, c’est de la divination stupide… la vérité, c’est ce que l’on croit. »
« Est-ce que ce sera Vent dans les cèdres ? »
Le Vieux sage secoua la tête : « Pas elle. Pas demain. »
Coureur des sables se laissa aller en arrière, soulagé : « Je ne te demanderai pas pour les autres. Je n’ai pas envie de savoir. »
« C’est plus sage. »
« Alors, pourquoi marcher parmi les étoiles ? »
« Pourquoi, en vérité ? Nous venons de chanter le Chant des larmes pour nos morts. Tu étais plein de pensées pour les autres qui ont péri, aussi nous ne t’en voulons pas de ne pas t’être joint à nous. Mais le Chant des larmes vaut mieux que ces pensées. »