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Les femmes s’éloignèrent, mais l’Enfant de l’ombre se contenta de déclarer : « J’attendrai sur la rive. » Impuissant, Vent d’est hocha la tête.

« Et maintenant, Frère », dit Coureur des sables, « sous quelles étoiles marchons-nous ? »

« Tant que les étoiles demeurent à leur place », répondit lentement Vent d’est, « le coureur d’étoiles juge les gens. Mais quand une étoile tombe, la rivière doit être rougie de son sang, pour lui faire oublier. C’est son disciple qui s’en charge, aidé par ceux qui se trouvent à proximité. »

Coureur des sables le questionna du regard.

« Je peux frapper », fit Vent d’est, « et je frapperai. Mais l’amitié que j’ai pour lui fera peut-être que je ne frapperai pas assez fort. Tu m’aideras. Viens avec moi. »

Ensemble, ils plongèrent dans la rivière et traversèrent jusqu’à l’autre rive. Là, ils trouvèrent un arbre à l’écorce claire semblable à ceux qu’avait rêvés Coureur des sables en un grand cercle autour de Vent d’est. Les racines plongeaient dans l’eau, et Vent d’est en choisit une un peu moins épaisse qu’un doigt. Il la coupa, et la donna toute ruisselante à Coureur des sables. Elle était aussi longue que son bras, et sa partie inférieure était chargée de petits coquillages agglutinés et sentait la vase. Tandis que Coureur des sables l’examinait, Vent d’est en arracha une autre pour lui, et ensemble ils flagellèrent Ultime voix jusqu’à ce qu’il flotte à la surface sans qu’aucune goutte de sang ne coule malgré la morsure des petits coquillages sur la chair blanche de son dos.

« C’était un homme des collines », dit Vent d’est. « Tous les coureurs d’étoiles doivent être nés dans le haut pays. »

Coureur des sables laissa tomber sa baguette sanglante dans la rivière. « Et maintenant ? »

« C’est fini. » Les yeux de Vent d’est étaient emplis de larmes. « Son corps ne sera pas mangé, mais flottera jusqu’à l’Océan en un sacrifice total. »

« Et c’est toi qui règnes sur les marais maintenant ? »

« Ma tête doit être brûlée comme l’était la sienne. Ensuite… oui. »

« Et pourquoi te laisserais-je vivre ? Tu aurais noyé ta propre mère. Tu n’es pas un homme, et j’ai le droit de te tuer. » Avant que Vent d’est ait eu le temps de répondre, Coureur des sables l’avait saisi par les cheveux et lui tirait la tête en arrière.

« S’il meurt », chuchota la voix du Vieux sage à son oreille, « une partie de toi mourra avec lui. »

« Qu’il meure. C’est une partie de moi que je désire tuer. »

« T’aurait-il tué ainsi ? »

« Il voulait nous noyer tous. »

« Il avait une idée dans sa tête. Tu veux le tuer par haine. Est-ce ainsi qu’il t’aurait tué ? »

« Il est comme moi », dit Coureur des sables, et il tira Vent d’est en arrière jusqu’à ce que l’eau touche son front et ses yeux.

« Il y a un moyen de le savoir », fit le Vieux sage, et Coureur des sables vit que le dernier Enfant de l’ombre était revenu les rejoindre dans la rivière. Quand il vit que Coureur des sables le regardait, il répéta : « Il y a un moyen. »

« Très bien ; lequel ? »

« Relève-le », dit l’Enfant de l’ombre. Puis il s’adressa à Vent d’est : « Vous nous mangez, mais vous savez que nous sommes un peuple magique. »

Haletant, Vent d’est répondit : « Nous le savons. »

« Grâce à notre pouvoir, j’ai fait tomber les étoiles ; mais maintenant, je vais accomplir une plus grande magie. Tu seras Coureur des sables, et Coureur des sables sera toi. » Aussi vif qu’un serpent, l’Enfant de l’ombre se rua et enfonça ses dents dans le bras de Vent d’est. Sous le regard de Coureur des sables, le visage de son jumeau devint sans expression et ses yeux regardèrent des choses invisibles.

« Ce qui coulait dans ma bouche coule maintenant dans ses veines », dit l’Enfant de l’ombre en essuyant le sang de Vent d’est de ses lèvres. « Et comme je lui ai parlé et qu’il me croit, dans sa pensée il est toi. »

Le bras de Coureur des sables était engourdi d’avoir flagellé Ultime voix, et il le frotta.

« Mais comment saurons-nous ce qu’il va faire ? »

« Il va parler bientôt. »

« C’est un jeu pour les enfants. Il doit mourir. » Coureur des sables faucha les jambes de Vent d’est qui tomba dans l’eau. Il lui maintint la tête sous la surface jusqu’à ce qu’il ne sente plus de résistance.

Lorsqu’il se redressa, il dit au dernier Enfant de l’ombre : « J’ai parlé. »

« Oui. »

« Mais maintenant, je ne sais plus si je suis Coureur des sables ou Vent d’est dans son rêve. »

« Et moi non plus », dit l’Enfant de l’ombre. « Mais on dirait qu’il se passe quelque chose, là-bas sur la plage. Si nous allions voir ? »

La brume s’éclaircissait. Coureur des sables regarda l’endroit indiqué par l’Enfant de l’ombre et vit que là où la rivière rejoignait l’Océan gémissant, une chose verte flottait sur l’eau. Trois hommes aux membres enveloppés de feuilles se tenaient sur le sable près d’elle, se montrant le corps échoué d’Ultime voix et parlant d’une manière que Coureur des sables ne comprenait pas. Quand il s’approcha d’eux, ils écartèrent leurs mains, ouvertes, et sourirent ; mais il ne comprit pas que les mains ouvertes signifiaient (ou avaient signifié jadis) qu’ils n’avaient pas d’armes. Le peuple de Coureur des sables n’avait jamais connu les armes. Cette nuit-là, il rêva qu’il était mort, mais que les longs jours de la contemplation étaient terminés.

V. R. T.

N’allez pas vous imaginer que c’est vous qui m’intéressez. Vous m’avez réconforté, et maintenant je vais ressortir écouter les voix des ténèbres.

Karel Capek.

C’était une mallette de cuir marron en état de décomposition, aux coins renforcés de cuivre. Le métal avait été peint en brun verdâtre quand la mallette était neuve, mais la peinture était presque entièrement partie et le soleil mourant qui filtrait par la fenêtre faisait ressortir contre la surface pelée les traces claires d’entailles récentes. L’esclave posa la mallette avec précaution, sans presque faire de bruit, à côté de la lampe de l’officier junior.

« Ouvre-la », dit l’officier. La serrure avait été brisée depuis longtemps, la mallette était étroitement entourée par des cordes faites avec des chiffons recyclés.

L’esclave — un homme aux épaules pointues, au menton saillant et au visage surmonté d’une touffe de cheveux noirs — regarda l’officier et celui-ci fit un signe d’acquiescement de sa tête aux cheveux coupés court. Son menton avait dû bouger d’un millimètre. L’esclave sortit le poignard de l’officier de la ceinture qui pendait au dos de son siège, coupa les cordes, embrassa respectueusement la lame et la remit en place. Quand il fut sorti, l’officier frotta les paumes de ses mains sur les cuisses de son short d’uniforme qui lui arrivait aux genoux, puis souleva le couvercle et fit tomber le contenu de la mallette sur la table.

Des cahiers, des bobines et des bobines de bande magnétique. Rapports, imprimés, lettres. Il vit un cahier d’écolier en papier jaune à bon marché, la couverture à moitié déchirée, et il le ramassa. Une main maladroite avait tracé dessus des initiales : V.R.T. Les lettres étaient élaborées et très grandes, mais formées d’une façon grossière, comme si un sauvage illettré les avait dessinées d’après un modèle qu’il avait sous les yeux.