Maintenant que j’ai de nouveau du papier, il m’a été possible de déchiffrer le code des signaux tapés contre les murs par les autres prisonniers. Comment, demanderez-vous. Très bien, je vais vous le dire. Pas parce que j’y suis obligé, mais pour que vous admiriez mon intelligence. Il le faut, voyez-vous. J’en ai un grand besoin.
En écoutant attentivement les coups, il a été facile de séparer des groupes de signaux qui devaient représenter chacun une lettre. J’étais grandement aidé, bien sûr, parce que je savais que ce code était fait pour être compris et non pour induire en erreur, et aussi qu’il était destiné à être souvent employé par des personnes sans éducation. En notant des séries entières, je pus déterminer la fréquence d’emploi de chaque groupe ; jusqu’ici, aucun problème, et n’importe qui aurait pu en faire autant. Mais quelle était la fréquence des lettres de l’alphabet ? Personne ne sait cela par cœur, à part un spécialiste en cryptographie, et c’est là que j’eus l’idée d’une solution à laquelle je suis sûr que vous n’auriez jamais pensé si vous étiez, comme je crains bien de l’être, enfermé dans cette cellule jusqu’à ce que les murs s’écroulent en poussière : J’analysai ma propre conversation. J’ai toujours eu une excellente mémoire pour tout ce que j’ai entendu dire, et encore plus pour les paroles que j’ai prononcées moi-même. Je me souviens encore, par exemple, de certaines conversations que j’ai eues avec ma mère quand j’avais quatre ans, et le plus étrange c’est que je comprends maintenant des choses qu’elle m’a dites et qui étaient parfaitement obscures sur le moment, soit parce que j’ignorais même les mots simples qu’elle utilisait, soit parce que les idées et les émotions qu’elle exprimait étaient au-delà de la compréhension d’un enfant.
Mais nous étions en train de parler des fréquences. Je me faisais la conversation à moi-même — comme ça, assis sur ma paillasse ; mais pour éviter qu’inconsciemment je ne favorise certaines lettres, je ne notais rien. Ensuite, j’écrivais l’alphabet et je repassais dans ma tête tout ce que je m’étais dit, en épelant chaque mot et en mettant une croix à côté de chaque lettre.
Maintenant, lorsque je colle mon oreille au tuyau qui descend le long du mur de ma cellule, je comprends tout.
Au début c’était difficile, naturellement. Il fallait que je retranscrive les coups, et ensuite que je déchiffre un fragment de message qui souvent n’avait aucune signification : VOUS AVEZ ENTENDU CE QU’ILS…
Souvent, j’avais encore moins que ça. Et je me demandais pourquoi une si grande partie de ce que je captais était constituée de nombres : DEUX CENT DOUZE À LA MONTAGNE… Puis je me rendis compte qu’ils s’appelaient par leur numéro de cellule, ce qui indique leur emplacement et est la chose la plus importante de toute façon pour un prisonnier, je suppose.
Le feuillet s’arrêtait là. L’officier ne rechercha pas le suivant, mais se leva et repoussa son siège. Au bout d’un moment, il sortit par la porte ouverte. Au-dehors, une légère brise soufflait et Sainte-Anne, au-dessus de sa tête, baignait le monde d’une lumière verte diffuse. Il pouvait voir, à plus d’un kilomètre de là, les mâts des navires qui étaient au port. L’air était chargé de l’odeur douceâtre des fleurs de nuit que le commandant précédent avait fait planter autour du bâtiment. À quinze mètres de là, à l’ombre d’un arbre à fièvre, l’esclave était assis adossé au tronc, suffisamment caché pour qu’on puisse dire qu’il était invisible quand on n’avait pas besoin de lui et suffisamment près pour entendre quand l’officier appelait ou frappait dans ses mains. L’officier le regarda d’une manière significative, et il accourut sur la pelouse sèche et saturée de vert en faisant des courbettes.
« Cassilla », lui dit l’officier.
L’esclave baissa la tête. « Avec le major… Peut-être, Maître, une fille de la ville… »
D’un geste automatique, l’officier, qui était plus jeune que lui, frappa de sa main gauche la joue droite de l’esclave. D’une manière non moins automatique, l’esclave se laissa tomber à genoux et commença à sangloter. L’officier le poussa rudement avec son pied jusqu’à ce qu’il reste couché dans l’herbe à moitié morte, puis il rentra dans la petite pièce qui lui servait de bureau. Quand il eut disparu, l’esclave se releva, brossa ses vêtements élimés et regagna son poste au pied de l’arbre à fièvre. Le major n’en aurait pas terminé avec Cassilla avant deux heures ou plus.
Il y avait une race autochtone. Les récits sont trop répandus, trop circonstanciés, trop bien documentés pour qu’il s’agisse d’une sorte de mythe d’une planète neuve. L’absence d’artefacts légitimes reste à expliquer, mais il doit y avoir une raison.
Pour ce peuple indigène, la race humaine et la culture technologique ont dû être plus toxiques que pour n’importe quel autre groupe aborigène dans l’histoire. D’un groupe de primitifs omniprésents quoique relativement dispersés, ils sont devenus moins qu’un souvenir en un laps de temps d’à peine plus d’un siècle, et cela sans catastrophe spécifique pire que la destruction des archives du premier atterrissage français par la guerre.
Mon problème est donc de rechercher tout ce qu’il y a à apprendre sur quelques primitifs qui n’ont pratiquement laissé aucune trace physique (pour autant que nous le sachions) et sur quelques légendes passablement ornées. Je serais tout à fait découragé, n’était le fait que le parallèle avec les Pygmées paléolithiques caucasoïdes qui avaient fini par se faire appeler le Bon peuple (et qui survécurent, comme il fut démontré plus tard, en Scandinavie et en Irlande jusqu’aux derniers jours du dix-huitième siècle) est presque exact.
Jusqu’à quelle époque, alors, a-t-il existé des Saint-Annois ? Bien que j’aie interrogé tous ceux qui ont bien voulu me répondre, et écouté tous les récits qu’ils avaient à me rapporter (de troisième ou énième main, je crois toujours qu’il y a quelque chose à glaner, et il est inutile de se faire un ennemi de quelqu’un qui pourra peut-être plus tard me diriger vers de meilleures informations), j’ai sans cesse recherché particulièrement des témoignages datables et de première main. J’ai tout enregistré sur bandes, mais il est peut-être sage d’en retranscrire ici quelques-unes parmi les plus représentatives et les plus intéressantes en même temps. Après tout, les bandes magnétiques peuvent être perdues ou détériorées. Pour éviter toute confusion, j’indique les dates selon le calendrier local.
Le 13 mars. Dirigé par Mr Judson, le patron de l’hôtel, et porteur d’une introduction verbale de sa part, j’ai pu parler à Mrs Mary Blount, une femme de quatre-vingts ans qui vit avec sa petite-fille et le mari de celle-ci dans une ferme située à une trentaine de kilomètres de Frenchman’s Landing. Le mari me prévint avant de me mettre en présence de la vieille dame que son esprit vagabondait parfois et déclara pour prouver son assertion qu’elle affirmait à certains moments être née sur la Terre, mais qu’à d’autres elle soutenait avoir vu le jour à bord d’un des vaisseaux colonisateurs. Je débutai l’entretien en l’interrogeant sur ce point. Ses réponses, je le crains, montrent à quel point les personnes âgées sont peu écoutées dans notre culture.