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L’homme en kaki l’interrompit pour ricaner : « Vous pouvez dire qu’il le fait déjà ce soir. »

« … et mon ami qui est ici fera peut-être partie de l’équipage de l’un des garde-côtes, tandis que je serai promu inspecteur des chats. Ce soir, on nous a envoyés vous chercher. »

« Avec un mandat d’arrestation ? »

« Je vous répète qu’il vaudrait mieux pour vous que vous ne soyez pas arrêté. Je vous dirai franchement que si vous êtes arrêté, il est très improbable qu’on vous relâche un jour. »

Tandis qu’il terminait sa phrase, la porte s’ouvrit derrière moi et je vis dans le miroir Mme Duclose et Mlle Étienne, avec le cocher de fiacre au milieu d’elles. « Entrez, mesdames », dit l’homme en civil, et le cocher de fiacre les fit entrer dans la chambre, où elles allèrent se mettre, timides et apeurées, à côté du lavabo. Mme Duclose, vieille femme assez grosse et aux cheveux gris, portait une robe de coton aux couleurs fanées qui lui arrivait aux chevilles. (J’ignore si le cocher de fiacre lui avait laissé le temps de la mettre avant de la faire venir, ou si c’était ce qu’elle utilisait en guise de chemise de nuit.) Mlle Étienne, très grande, vingt-sept ou vingt-huit ans, aurait pu passer non pas pour la sœur, mais peut-être pour la demi-sœur ou la cousine des trois hommes. Elle avait leur menton effilé et leurs sourcils noirs, mais les siens avaient été épilés pour former un arc au-dessus de ses yeux, qui n’étaient pas, heureusement pour elle, étroits et noirs comme ceux des trois hommes, mais grands et mauves, comme la peinture sur le visage d’une poupée. Sa chevelure était une touffe de boucles brunes, et elle était, comme je l’ai déjà dit, d’une taille supérieure à la moyenne. Ses jambes, minces comme des bâtons, soutenaient des hanches trop larges pour le reste de son physique aux seins plats et aux épaules étroites. Elle arborait ce soir un déshabillé en tissu aérien et transparent, mais qui comportait tellement de replis et de couches successives que le vêtement était entièrement opaque.

« Vous êtes madame Duclose ? » demanda l’homme en civil en s’adressant à cette dame. « La propriétaire de cette maison ? Avez-vous loué la chambre que nous occupons en ce moment au monsieur ici présent ? »

Elle acquiesça de la tête.

« Il est nécessaire qu’il nous accompagne à la citadelle, où il aura un entretien avec diverses personnalités. Vous fermerez la porte à clé après notre départ, comprenez-vous ? Vous ne toucherez à rien. »

Mme Duclose hocha la tête, faisant trembler ses boucles de cheveux gris.

« Au cas où ce monsieur ne serait pas rentré au bout d’une semaine, il vous appartiendrait de vous adresser à l’Administration des parcs, qui déléguera un de ses honorables représentants à cette adresse. Accompagnée par lui, vous serez autorisée à pénétrer dans cette chambre pour déceler d’éventuels dommages causés par les rongeurs, et à ouvrir les fenêtres pendant une période d’une heure, à l’expiration de laquelle vous devrez quitter la pièce avec lui. Comprenez-vous ce que je viens de vous dire ? »

Mme Duclose acquiesça de nouveau.

« Au cas où ce monsieur ne serait pas encore rentré à Noël, il vous appartiendrait de vous adresser à l’Administration des parcs comme précédemment. Le lendemain du jour de Noël — ou bien, au cas où le jour de Noël tomberait un samedi, le lundi suivant — un honorable représentant serait délégué comme précédemment. En sa présence, vous serez autorisée à changer les draps et, si vous le désirez, à aérer la literie. »

« Le lendemain du jour de Noël ? » demanda Mme Duclose d’un air égaré.

« Ou, au cas où le jour de Noël tomberait un samedi, le lundi suivant. Au cas où ce monsieur ne serait pas rentré dans un an à compter de la date présente — que vous pouvez considérer, pour plus de commodité, comme le premier du mois en cours, si vous le désirez — vous pouvez vous adresser de nouveau à l’Administration des parcs. Vous pourrez également — si vous le désirez — faire mettre sous garde, à vos frais, les biens et effets personnels de ce monsieur, ou les entreposer chez vous si vous le préférez. Un inventaire sera effectué à ce moment-là par l’Administration des parcs. Vous pourrez ensuite utiliser ce local à votre gré. Au cas où ce monsieur ne serait pas encore rentré dans cinquante ans à partir de la date dont je vous ai précédemment expliqué le mode de détermination, il vous appartiendrait — à vous ou à vos héritiers — de vous adresser de nouveau à l’Administration des parcs. À ce moment-là, le gouvernement deviendra le propriétaire de tout article entrant dans l’une des catégories suivantes : articles constitués en tout ou en partie d’or, d’argent ou de tout autre métal précieux ; monnaies ayant cours à Sainte-Croix, Sainte-Anne, la Terre ou d’autres mondes ; antiquités, instruments scientifiques, manuscrits, plans et documents de toute nature ; bijoux ; linge de corps et effets d’habillement. Tout article n’entrant pas dans cette nomenclature deviendra votre propriété ou celle de vos héritiers ou ayants droit. Si demain vous vous apercevez que vous ne vous rappelez pas clairement ce que je viens de vous dire, adressez-vous à moi au ministère des Travaux publics, section des Canalisations et égouts, et je vous répéterai toutes les explications. Vous demanderez l’assistant de l’inspecteur général des Canalisations et égouts. Vous comprenez ? »

Mme Duclose acquiesça.

« À vous, maintenant, mademoiselle », poursuivit l’homme au complet sombre en dirigeant son attention vers Mlle Étienne. « Voyez : je donne un laissez-passer à ce monsieur. » Il sortit un morceau de carton rigide, qui devait faire quinze centimètres sur cinq, de la poche de poitrine de son veston graisseux, et me le tendit. « Il va écrire votre nom dessus et vous le remettre, ce qui vous permettra d’entrer dans la citadelle les deuxième et quatrième mardis de chaque mois pour lui rendre visite entre vingt et une heures et vingt-trois heures. »

« Une minute », m’écriai-je. « Je ne connais même pas cette personne. »

« Mais vous n’êtes pas marié. »

« Non. »

« C’est bien ce que disait votre dossier. Lorsque le détenu n’est pas marié, il est d’usage de donner ce carton à la plus proche résidente de sexe féminin et d’âge correspondant. Voyez-vous, tout cela est fondé sur les probabilités statistiques. La jeune femme est en droit de transmettre le carton à une personne de son ou de votre choix, qui l’utilisera à sa place. C’est une question que vous pourrez régler » (il réfléchit quelques secondes) « dans dix jours. Pas maintenant. Veuillez écrire son nom. »

Je fus obligé de demander à Mlle Étienne quel était son prénom. Il se trouva que c’était Célestine.

« Donnez-lui le carton », dit l’homme au complet sombre.

J’obéis, et il posa lourdement une main sur mon épaule en disant :

« Je vous déclare en état d’arrestation. »

J’ai été transféré. Je continue cette récapitulation de mes pensées — si on peut l’appeler ainsi — dans une nouvelle cellule. Je ne suis plus l’ancien cent quarante-trois, mais un nouveau cent quarante-trois inconnu, car mon vieux numéro a été écrit à la craie sur la porte de cette nouvelle cellule. La transition doit vous paraître très abrupte, à vous qui lisez ces lignes, mais en réalité j’ai l’impression que je n’ai jamais été interrompu tandis que je les écrivais. La vérité est que j’étais fatigué de décrire mon arrestation. Je me suis endormi. J’ai mangé un peu de pain et de soupe que le gardien m’avait apportés et j’ai trouvé un petit os — une côte, sans doute — dedans, ce qui m’a permis d’avoir une longue conversation avec mon voisin du dessus, quarante-sept. J’ai écouté le fou sur ma gauche jusqu’à ce que j’aie l’impression qu’au milieu de ses cognements et grattements sans queue ni tête je discernais mon propre nom.