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Il y eut ensuite un bruit de clés à la porte de ma cellule, et je crus un instant que c’était peut-être Mlle Étienne qui venait me voir. J’essayai dans toute la mesure du possible de me rendre présentable en lissant mes cheveux et ma barbe avec mes doigts. Hélas, ce n’était que le gardien, accompagné d’un homme de stature énorme dont le visage était caché par une cagoule noire. Naturellement, je crus que l’heure de mon exécution était arrivée, et j’essayai de me montrer courageux — je m’aperçus, en fait, que je n’avais pas tellement peur. Mais mes jambes étaient devenues si faibles que j’eus du mal à me mettre debout. Je songeai à m’enfuir (c’est l’idée qui me vient toujours lorsqu’ils m’envoient chercher pour me conduire à l’interrogatoire ; je n’ai pas d’autre occasion, car il est impossible de s’enfuir d’une de ces cellules), mais il n’y avait aucun autre endroit où se réfugier que ce long corridor étroit avec, comme d’habitude, un gardien armé posté devant chaque escalier. L’homme à la cagoule me prit le bras et, sans dire un mot, me conduisit dans un dédale de couloirs et d’escaliers où je me trouvai bientôt complètement désorienté. Nous dûmes marcher pendant des heures. Je vis un grand nombre de visages misérables et sales comme le mien qui regardaient par le minuscule guichet vitré à la porte de chaque cellule. À plusieurs reprises, nous traversâmes des cours, et chaque fois je crus que c’était là que j’allais être exécuté. Il était près de midi. L’éclat du soleil me faisait cligner et emplissait mes yeux de larmes. Puis, dans un corridor qui ressemblait exactement aux autres, nous nous arrêtâmes devant une porte marquée 143, et l’homme à la cagoule souleva une dalle de béton encastrée dans le sol, révélant un étroit passage presque vertical avec une échelle de fer. Je descendis le premier, et nous dûmes parcourir cinquante mètres avant d’arriver au fond. Nous n’avions qu’une torche électrique pour nous éclairer dans une galerie d’où s’élevait une infecte odeur d’urine, et nous atteignîmes enfin la porte de la cellule où je me trouve et où il me fit entrer en me poussant brutalement. J’étais si faible que je m’écroulai sur le sol.

Au début, j’étais presque heureux de ce répit car, comme je l’ai dit, je m’attendais à être exécuté. J’ignore encore si je ne vais pas l’être. L’homme à la cagoule avait certainement l’allure d’un bourreau, mais c’était peut-être seulement pour me faire peur, et peut-être remplit-il d’autres fonctions.

L’officier chercha parmi le fouillis de documents étalés sur son bureau le feuillet suivant, mais avant qu’il ait pu le trouver le frère officier fit une seconde apparition.

« Tiens », dit l’officier. « Je croyais que tu étais allé te coucher. »

« C’est ce que j’ai fait. J’ai dormi un peu, et puis je me suis réveillé et je n’ai pas pu me rendormir. Ce doit être la chaleur. »

L’officier haussa les épaules.

« Qu’est-ce que ça donne, ton enquête ? »

« J’essaie encore de réunir les faits. »

« Ils ne t’ont pas envoyé un résumé ? Je croyais qu’ils le faisaient toujours. »

« Sans doute. Mais je ne l’ai pas encore trouvé dans tout ce fouillis. Il y a juste une lettre, mais peut-être qu’une de ces bandes contient un rapport concis. »

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » Le frère officier avait soulevé le registre à la reliure de toile.

« Un journal. »

« Celui du prévenu ? »

« Je crois. »

Le frère officier haussa un sourcil : « Tu n’en es pas certain ? »

« Je ne sais pas. Parfois, j’ai l’impression que ce registre… »

Le frère officier attendit la suite, mais elle n’arriva pas. Au bout d’un moment, il déclara : « Bon, je vois que tu es occupé. Je crois que je vais aller réveiller le toubib pour voir s’il n’a pas quelque chose à me donner pour dormir. »

« Essaye la bouteille », lui cria l’officier tandis qu’il sortait. Puis il reprit le registre sur son bureau et l’ouvrit au hasard.

« Non, c’est un homme comme vous et moi. Il est marié avec une pauvre femme qu’on ne voit pratiquement jamais, et ils ont un fils d’une quinzaine d’années. »

Moi : « Mais il prétend qu’il est saint-annois ? »

M. de F. : « C’est un imposteur, comprenez-vous. La plus grande partie de ce qu’il raconte sur les abos vient de sa propre imagination. Oh, pour ça, il est capable de vous raconter des histoires merveilleuses. »

(Fin de l’entretien)

Le Dr Hagsmith m’avait lui aussi parlé de ce clochard, et je décidai de le retrouver. Même si ce qu’il prétend sur ses origines saint-annoises est faux — et je ne doute pas que ce le soit — il possède peut-être quelques renseignements utiles. De plus, j’avoue que l’idée de me trouver en face même d’un Saint-Annois contrefait me tente beaucoup.

21 mars. J’ai eu une longue conversation avec le clochard, qui s’appelle Coureur des douze et prétend descendre en ligne droite du dernier shaman saint-annois, ce qui fait de lui un roi — ou toute autre distinction qu’il se trouve convoiter sur le moment.

À mon avis, il aurait plutôt du sang irlandais, sans doute par l’intermédiaire de l’un de ces aventuriers qui ont quitté leur île pour la France à l’époque des guerres napoléoniennes. Quoi qu’il en soit, sa culture semble nettement française, et ses traits nettement irlandais : les cheveux roux, les yeux bleus et la lèvre inférieure protubérante sont des caractères typiques.

Apparemment, même les faux Saint-Annois sont difficiles à dénicher. Tout le monde semblait le connaître, tout le monde me disait que je le trouverais dans telle ou telle taverne, mais personne n’était capable de m’indiquer l’endroit où il vivait. Et naturellement, impossible de le trouver dans les tavernes qu’il fréquentait « toujours ». Finalement, quand je découvris sa cabane, je m’aperçus que j’étais passé devant plusieurs fois sans me rendre compte qu’il s’agissait d’une habitation humaine.

Il faudrait peut-être que j’explique ici que Frenchman’s Landing est bâtie sur les rives du Tempus à environ seize kilomètres de son embouchure. Toute la partie située au bord du fleuve est boueuse et insalubre et donne, de l’autre côté des flots jaunes et salés, sur un quartier de taudis encore plus insalubres dénommé La Fange. Sainte-Croix, la planète jumelle de Sainte-Anne, crée des marées de cinq mètres sur tout le globe, et elles affectent la rivière bien au-dessus de Frenchman’s Landing. À marée haute, l’eau n’est pas du tout potable et le poisson de mer — d’après ce qu’on m’a dit — arrive jusqu’aux docks. À ce moment-là, l’extrémité de ces docks surplombe l’eau de quelques centimètres à peine, l’air y est pur et frais et les prairies marécageuses qui entourent le terrain assez élevé sur lequel se dresse la ville ont l’aspect d’un vaste ouvrage de dentelle, avec leurs petits lacs limpides bordés de roseaux brillants. Mais quelques heures plus tard, quand le flot se retire, toute vitalité semble drainée de la rivière et du pays environnant. Les docks se trouvent à quatre mètres de haut sur des pilotis de bois pourri ; la rivière est parsemée de mille îlots de boue, et les prairies marécageuses sont des étendues désolées de vase malodorante où la nuit des flammèches de gaz lumineux flottent comme les âmes en détresse des Saint-Annois disparus.