Q : Parce que c’est un idiot. Vous avez ensuite quitté Roncevaux ?
R : Oui.
Q : Par quel moyen ?
R : En train. Je suis allé jusqu’à Frenchman’s Landing, cinq cents kilomètres au nord-ouest de Roncevaux sur la côte. J’aurais pu y aller par bateau tout aussi aisément — plus, sans doute — mais je voulais profiter du paysage, et je suis un peu malade en bateau. J’ai choisi Frenchman’s Landing pour commencer mon travail parce que le peu qu’on sait sur le peuple aborigène de Sainte-Anne indique que c’est dans les prairies marécageuses qu’ils étaient le plus nombreux.
Q : On dit que la ville est entourée de marécages.
R : Si on peut appeler ça une ville. Le terrain s’élève un peu vers le sud à une vingtaine de kilomètres, et on y pratique l’agriculture. Mais Frenchman’s Landing existe seulement parce qu’il y a le port pour les fermiers et les éleveurs.
Q : Vous êtes resté longtemps dans cette région ?
R : Dans la zone agricole ? Non. J’ai remonté la rivière. Le terrain est également plus haut de ce côté-là, mais il n’y a pas beaucoup de colons.
Q : On s’attendrait au contraire ; ils pourraient envoyer leurs produits à la ville en se servant de la rivière.
R : La rivière n’est pas assez profonde dans les prairies marécageuses. Il y a des bancs de sable. Le lit est dragué de la mer à Frenchman’s Landing, mais cela ne va pas plus loin. De plus, dès que l’on pénètre dans le pays des collines, il y a de dangereux rapides.
Q : Vous savez observer la géographie, docteur ; c’est ce que je voulais vérifier par ces questions. Vous pourriez sans doute me dire également beaucoup de choses sur Port-Mimizon.
R : Les moyens de subsistance d’une population sont quelque chose de fondamental en anthropologie. Une société de pêcheurs, pour prendre un exemple, sera différente d’une société de chasseurs, et toutes les deux seront différentes d’une société d’agriculteurs. C’est une seconde nature que de remarquer ces choses-là.
Q : Une seconde nature fort utile, j’imagine. Un général intelligent pourrait vous envoyer en avant de son armée. Dites-moi…
Q : Voilà ce que j’ai trouvé.
Q : Ah ! Savez-vous ce que mon collègue vient de m’apporter, docteur ?
R : Comment le saurais-je ?
Q : C’est une fiche sur l’hôtel Splendide. Il voudrait que je vous pose quelques questions sur cet hôtel, sans se rendre compte que pratiquement n’importe quelle faille de mémoire peut être excusée par cinq ans d’éloignement, et qu’un espion aurait pu tout aussi aisément y loger qu’un savant. Mais nous allons tout de même essayer pour lui faire plaisir. Vous souvenez-vous, par exemple, du nom de votre groom ?
R : Non. Mais il y a une chose dont je me souviens à son propos.
Q : Ah ?
R : Je me souviens que c’était un homme libre. Presque tous les domestiques que j’ai vus ici sont des esclaves.
Q : Hum. Vous n’êtes pas seulement un espion, mais un espion aux motivations idéologiques. N’est-ce pas, docteur ?
R : Je ne suis pas un espion. Et je viens de la Terre ; si je suis motivé par une idéologie, c’est celle de la Terre.
Q : Docteur, on appelle Sainte-Croix et Sainte-Anne des planètes jumelles ; cette expression ne fait pas seulement allusion à leur rotation autour d’un centre commun. Nos deux mondes sont restés inconnus alors que des planètes bien plus distantes de la Terre avaient été colonisées depuis plusieurs décennies. Tous les deux ont été découverts et peuplés à l’origine par les Français.
R : Qui ont perdu la guerre.
Q : Précisément. Mais maintenant, nous en avons fini avec les points communs ; nous commençons à nous occuper des différences. Savez-vous, docteur, la raison pour laquelle nous possédons des esclaves sur Sainte-Croix alors qu’ils n’en ont pas sur Sainte-Anne ?
R : Non.
Q : Quand la guerre fut terminée, le commandant militaire d’ici prit — pour notre plus grand bien — une décision lourde de conséquences. Peut-être devrais-je dire qu’il en prit deux. Tout d’abord, il décréta que tous les Français et toutes les Françaises seraient soumis au travail forcé pour reconstruire les installations détruites par la guerre. Mais il permit à ceux qui le pouvaient de payer pour être exemptés… et il fixa un taux suffisamment bas pour que la plupart puissent payer.
R : C’était généreux de sa part.
Q : Pas du tout ; le prix était calculé pour produire le plus de revenus possible. Après tout, un banquier et sa femme sont capables d’empiler des sacs de ciment — et ils le feront, sous la menace du fouet — mais que vaut leur travail ? Pas grand-chose. Et d’autre part, il ordonna que la continuité soit respectée dans toute l’administration civile à l’exception du gouvernement planétaire central. Cela signifiait que de nombreuses provinces, villes et villages allaient garder leurs gouverneurs, maires et conseils pendant des années après la fin de la guerre.
R : Je sais. J’ai vu une pièce là-dessus l’été dernier.
Q : Dans le parc ? Oui, je l’ai vue aussi. Des enfants, bien sûr, mais ils étaient charmants. Et ce que montrait cette pièce, docteur, bien que cela vous ait probablement échappé, ainsi d’ailleurs qu’aux jeunes acteurs, c’est que même après avoir perdu la guerre, les meilleurs éléments français gardaient une certaine mesure de pouvoir. Ils n’ont jamais été complètement dépouillés de l’autorité, et maintenant, ils représentent de nouveau un élément important dans la vie de notre monde. En même temps qu’ils regagnaient le terrain perdu, il devint systématique d’augmenter le nombre de travailleurs non rémunérés provenant d’autres sources : criminels et orphelins principalement, de sorte que la caste des esclaves finit par perdre son caractère exclusivement français. Sur Sainte-Anne, toute personne de descendance française est l’ennemie convaincue du gouvernement, avec ce résultat que leur planète est devenue un camp armé contre lui-même, où une structure militaire colossale menace les citoyens de toutes les catégories. Ici, sur Sainte-Croix, la communauté n’est pas hostile au gouvernement — ses dirigeants en font partie.
R : Peut-être mon point de vue est-il influencé par le fait que ce même gouvernement me retient prisonnier.
Q : C’est un dilemme, n’est-ce pas ? Vous nous êtes hostile parce que vous êtes prisonnier ; mais si vous n’étiez plus hostile, si vous acceptiez de coopérer pleinement avec nous, vous ne seriez plus notre prisonnier.
R : Je coopère entièrement. J’ai répondu à toutes les questions que vous m’avez posées.
Q : Vous êtes disposé à avouer ? À nous nommer vos contacts ici ?
R : Je n’ai rien fait de mal.