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Le traître se racla la gorge.

– L’un de ceux qui s’amusaient avec Holberg le soir où il a violé Kolbrun s’appelle Ellidi, il est incarcéré à la prison de Litla-Hraunid. Il y a belle lurette qu’il est connu des services de police. Le troisième larron s’appelait Grétar. Il a disparu de la surface terrestre en 1974, l’année des célébrations du onze centième anniversaire de la Colonisation.

– J’étais à Thingvellir, dit Elin. J’y ai vu Tomas et Halldor5.

Erlendur s’éclaircit la voix.

– Et vous avez interrogé cet Ellidi ? poursuivit Elin.

– Un individu particulièrement détestable, précisa Erlendur.

Elin lui demanda de l’excuser, se leva et alla à la cuisine. Il entendit les tasses s’entrechoquer. Son téléphone portable sonna dans la poche de son imperméable et il fit une grimace dès qu’il l’eut allumé. Il vit sur l’écran que c’était Sigurdur Oli.

– Nous sommes prêts, annonça Sigurdur Oli. Erlendur discernait le clapotis de la pluie à travers le téléphone.

– N’entreprends rien avant que je ne te rappelle, dit Erlendur. C’est bien compris ? Attends d’avoir de mes nouvelles ou bien que j’arrive sur place avant de commencer quoi que ce soit.

– Tu as parlé avec la vieille ?

Erlendur ne lui répondit pas, il raccrocha et remit le téléphone dans sa poche. Elin apporta le café, posa les tasses sur la table et les servit. Tous les deux le prenaient noir. Elle reposa la cafetière sur la table et se réinstalla face à Erlendur. Il se racla la gorge.

– Ellidi affirme que Holberg a violé une autre femme avant Kolbrun et qu’il s’en est vanté auprès d’elle, annonça-t-il. Il vit une expression d’étonnement traverser le visage d’Elin.

– Si Kolbrun a eu connaissance d’une autre victime, alors elle ne m’en a jamais parlé, dit-elle, pensive, en secouant la tête. Est-il possible qu’il dise vrai ?

– Nous devons considérer que tel est le cas, dit Erlendur. Ellidi est en réalité tellement tordu qu’il serait bien capable d’inventer une chose pareille. En revanche, nous ne possédons aucun élément qui puisse mettre ses dires en doute.

– Nous ne parlions pas souvent du viol, reprit Elin. Je crois que c’était à cause d’Audur. Entre autres raisons. Kolbrun était une femme très réservée, timide et renfermée sur elle-même, elle se referma encore plus après l’événement. En outre, il était horrible de parler de cette ignominie alors qu’elle portait l’enfant, et encore plus une fois que la petite était venue au monde. Kolbrun faisait tout ce qu’elle pouvait pour oublier que ce viol avait eu lieu. Ainsi que tout ce qui s’y rattachait.

– J’imagine que si Kolbrun avait eu connaissance d’une autre victime, elle en aurait tout du moins informé la police pour corroborer sa propre déposition. Mais elle ne mentionne ce fait dans aucun des rapports de police que j’ai pu lire.

– Elle a peut-être voulu protéger cette femme, observa Elin.

– La protéger ?

– Kolbrun savait ce que c’était que de subir un viol. Elle savait ce que ça faisait d’aller porter plainte pour viol. Elle-même a beaucoup hésité à le faire et cela ne l’a menée à rien d’autre qu’à être humiliée au poste de police. Si l’autre femme n’a pas souhaité se manifester, Kolbrun a peut-être respecté cette position. J’imagine ça sans difficulté. En tout cas, je ne vois pas exactement de quoi vous parlez.

– Il n’est pas obligatoire qu’elle ait eu connaissance de détails, d’un nom, c’était peut-être juste un soupçon imprécis. Holberg avait peut-être fait allusion à quelque chose.

– Elle ne m’a jamais rien mentionné de tel.

– Quand vous abordiez le sujet du viol, c’était de quelle façon, alors ?

– Nous n’en parlions que de façon indirecte, précisa Elin.

Le portable sonna à nouveau dans la poche d’Erlendur et Elin s’arrêta de parler. Erlendur attrapa brutalement le téléphone et vit le numéro de l’appelant. C’était Sigurdur Oli. Erlendur éteignit l’appareil et le replongea dans sa poche.

– Veuillez m’excuser, dit-il.

– Ils sont vraiment insupportables, ces téléphones, non ?

– Tout à fait, opina Erlendur. Le temps allait maintenant lui manquer.

– Elle disait à quel point elle aimait sa fille, sa petite Audur. Leur relation était vraiment exceptionnelle en dépit de ces affreuses conditions. Audur représentait tout pour elle. C’est évidemment terrible à dire, mais je crois qu’elle n’aurait pas voulu être privée de la joie de faire la connaissance d’Audur. Vous comprenez ? J’avais même l’impression qu’elle considérait la petite comme une sorte de consolation, de réparation, ou plutôt… comment dirais-je, enfin, pour le viol. Je sais que c’est maladroit d’exprimer les choses comme ça mais c’était comme si la fillette avait été la chance dans son malheur. Je ne suis pas à même de rapporter ce que pensait ma sœur, comment elle se sentait ou les sentiments qu’elle éprouvait, je ne le sais moi-même que de façon très partielle et je n’ai pas l’intention de faire la bêtise de me risquer à parler à sa place. Mais, à mesure que le temps passait, elle vénérait de plus en plus la petite fille et ne s’en séparait pas un instant. Jamais. Leur relation était en grande partie fondée sur ce qui avait eu lieu dans le passé et pourtant, Kolbrun n’a jamais vu en elle le reflet du monstre qui avait détruit sa vie. Elle ne percevait rien d’autre que cette enfant magnifique qu’était Audur. Ma sœur surprotégeait sa fille et cela jusque dans la tombe et par-delà la mort comme l’inscription sur sa pierre tombale l’indique. Mon Dieu, protégez-moi d’un ennemi terrifiant.

– Savez-vous précisément ce qu’entendait votre sœur par ces paroles ?

– Comme vous pouvez le voir à la lecture du psaume, il s’agit d’une imploration à Dieu. L’inscription faisait évidemment référence au décès de la petite. A la manière dont il s’est produit et à quel point tout cela était affreux. Kolbrun se refusait à l’idée qu’on pratique une autopsie sur Audur. Elle ne voulait même pas y penser.

Erlendur abaissa les paupières et se redressa. Elin ne remarqua rien.

– On imagine aisément, poursuivit Elin, que ces événements terribles, que ce soit le viol ou le décès de sa fille, ont eu de sérieuses répercussions sur sa santé mentale. Elle a fait une dépression. Quand il a été question d’autopsie, son instinct de protection envers la petite Audur et cette paranoïa ont été décuplés. Elle avait donné la vie à une fillette dans des conditions épouvantables et l’avait perdue immédiatement après. Elle considérait qu’il s’agissait là de la volonté divine. Ma sœur voulait qu’on laisse sa fille en paix.

Erlendur demeura pensif pendant quelques instants avant de franchir le pas.

– Je crois que je suis l’un de ces ennemis.

Elin le dévisagea sans comprendre le sens de ses paroles.

– Je crois qu’il est nécessaire d’exhumer le cercueil et de pratiquer une autopsie plus complète si c’est faisable.

Erlendur prononça ces mots en prenant autant de précautions que possible. Il fallut un certain temps à Elin pour les comprendre et les placer dans leur contexte et, une fois qu’elle eut saisi leur sens, elle regarda Erlendur, incrédule.

– Mais qu’est-ce que vous me racontez ?

– Cela nous permettra peut-être de découvrir la cause précise de sa mort.

– La cause précise ? C’était une tumeur au cerveau !

– C’est possible…

– De quoi parlez-vous ? L’exhumer ? L’enfant ? C’est incroyable ! Je viens juste de vous dire que…

– Nous avons deux raisons de le faire.

– Deux raisons ?

– De pratiquer une autopsie.