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Elin s’était levée et faisait les cent pas dans le salon, folle de rage. Erlendur se cramponnait au fauteuil moelleux dans lequel il s’était enfoncé.

– J’ai interrogé les médecins de l’hôpital de Keflavik. Ils n’ont retrouvé aucun rapport concernant Audur à part une déclaration du médecin qui l’a autopsiée. Celui-ci est décédé. L’année de la mort d’Audur était aussi sa dernière année d’exercice à l’hôpital. Il a simplement diagnostiqué une tumeur au cerveau et conclu que c’était la cause du décès. Je veux savoir quel genre de maladie a emporté la petite. Je veux savoir si ç’aurait pu être une maladie héréditaire.

– Une maladie héréditaire ! Quelle maladie héréditaire ? ? !

– Nous sommes en train de la rechercher chez Holberg, expliqua Erlendur. La seconde raison pour exhumer Audur, c’est d’obtenir la certitude absolue qu’elle est bien la fille de Holberg. Cela se fait en effectuant une analyse d’ADN.

– Vous avez des doutes ?

– Pas vraiment, mais il est nécessaire que l’on en ait confirmation.

– Et pourquoi donc ?

– Holberg a toujours nié être le père de l’enfant. Il a avoué avoir eu des rapports sexuels avec Kolbrun avec son consentement mais a toujours nié la paternité. Lorsque l’affaire a été abandonnée, il n’y avait plus de raison de prouver qu’il était bien le père. Votre sœur n’a jamais rien exigé de semblable. Elle en avait évidemment assez de tout ça et voulait que Holberg sorte de sa vie.

– Qui d’autre aurait pu être le père ?

– Il nous faut une confirmation à cause du meurtre.

– Du meurtre de Holberg ?

– Exactement.

Elin se tenait debout, elle surplombait Erlendur et le fixait dans les yeux.

– Ce monstre va-t-il donc nous torturer par-delà la mort et jusque dans la tombe ?

Erlendur s’apprêtait à répondre mais Elin lui coupa l’herbe sous le pied.

– Vous croyez toujours que ma sœur a menti, dit Elin. Vous n’allez jamais la croire. Vous ne valez pas mieux que cet imbécile de Runar. Vous ne valez pas un sou de plus.

Elle se pencha vers lui, toujours assis dans le fauteuil.

– Espèce de salaud de flic ! vociféra-t-elle. Je n’aurais jamais dû vous laisser franchir le seuil de ma maison.

18

Sigurdur Oli vit les phares de la voiture s’approcher à travers la pluie, il savait que c’était Erlendur. L’excavatrice s’avança en toussotant jusqu’à la sépulture, elle était prête à commencer à creuser dès que le signal serait donné. Il s’agissait d’une excavatrice petit modèle qui s’était faufilée en hoquetant parmi les tombes. Les chenilles dont elle était équipée dérapaient dans la boue. Elle crachait un panache de fumée noire et emplissait l’air d’une épaisse odeur de diesel.

Sigurdur Oli et Elinborg se tenaient aux abords de la tombe, accompagnés d’un médecin légiste envoyé par le procureur, d’un huissier de justice, d’un prêtre et de son assistant, de quelques policiers de Keflavik et de deux employés municipaux. Tous tentaient de se protéger de la pluie et enviaient Elinborg qui était la seule à avoir pris un parapluie sous lequel elle autorisait Sigurdur Oli à s’abriter partiellement. Ils remarquèrent qu’Erlendur était seul lorsqu’il sortit de la voiture et se dirigea à pas lents dans leur direction. Ils étaient en possession de documents des autorités leur donnant le permis d’exhumer, mais rien ne devait être entrepris avant qu’ils n’aient obtenu le feu vert d’Erlendur.

Erlendur parcourut les lieux du regard et regretta en silence ce désordre, ces dégâts et cette atmosphère de profanation. La stèle avait été retirée et déposée dans une allée en surplomb de la tombe. Un globe verdâtre muni d’un support qu’il était possible d’enfoncer dans la terre avait suivi. Un petit bouquet de roses aux couleurs passées se trouvait à l’intérieur du globe et Erlendur se fit la réflexion que c’était sûrement Elin qui l’avait mis là. Il prit place, lut encore une fois l’inscription et secoua la tête. La clôture de bois peinte en blanc qui atteignait à peine vingt centimètres de hauteur et délimitait la tombe gisait, abattue et cassée, à côté de la stèle. Erlendur avait déjà vu de semblables clôtures sur des sépultures d’enfants, il soupira. Il leva les yeux vers le ciel obscur. La pluie gouttait du bord de son chapeau sur ses épaules et il plissait les yeux pour l’éviter. Il regarda le groupe rassemblé autour de l’excavatrice et s’attarda enfin sur Sigurdur Oli à qui il fit un signe de la tête. Sigurdur Oli donna alors le signal au conducteur de l’engin. La pelle s’éleva en l’air et s’enfonça dans la terre détrempée.

Erlendur regarda l’excavatrice rouvrir une plaie vieille de trente ans. Il tressaillait de douleur à chaque incursion de la pelle. Le tas de terre augmentait constamment ; plus le trou gagnait en profondeur, plus l’obscurité s’y engouffrait. Erlendur se tenait à quelque distance et suivait les mouvements de la pelle qui creusait toujours plus profondément dans la plaie. Il eut tout à coup l’impression d’avoir déjà vécu cette scène, comme s’il avait déjà vu tout cela en rêve et, pendant quelques instants, l’espace auquel il faisait face prit un caractère onirique ; ses collègues, debout, qui plongeaient leur regard dans la tombe, les employés municipaux vêtus de leurs combinaisons oranges et inclinés sur leurs pelles, le prêtre et son épais imperméable noir, la pluie qui s’écoulait dans la tombe et en remontait à chaque pelletée, comme si le trou saignait.

Était-ce exactement ainsi qu’il avait vu la scène en rêve ?

Puis la sensation s’évanouit et comme c’est toujours le cas quand une telle chose se produit, il n’avait aucun moyen de comprendre d’où elle provenait. Pourquoi avait-il l’impression de revivre des événements qui ne s’étaient jamais produits ? Erlendur ne croyait pas aux présages, aux visions et aux rêves, pas plus qu’à la réincarnation ou au karma, il ne croyait pas en Dieu ni à la vie éternelle, bien qu’il eût très souvent lu des passages de la Bible ; il ne croyait pas non plus que son comportement au cours de cette vie déciderait de l’endroit où il irait ensuite, le paradis ou bien l’enfer. Il lui semblait que la vie elle-même offrait un compromis des deux.

Et malgré cela, il éprouvait parfois ce sentiment incompréhensible et surnaturel de répétition, il avait l’impression qu’il avait déjà vu tel lieu et vécu tel moment, comme s’il quittait son propre corps, se transformant ainsi en spectateur de sa propre vie. Il ne pouvait en aucune manière expliquer ce qui se produisait ni pour quelle raison son esprit se jouait ainsi de lui.

Erlendur revint à lui quand la pelle buta sur le couvercle du cercueil et qu’un bruit sourd se fit entendre au fond de la tombe. Il s’approcha d’un pas. La pluie s’écoulait dans le trou et il vit se dessiner la forme du cercueil.

– Doucement ! cria Erlendur au conducteur de l’excavatrice en levant les bras au ciel.

Derrière lui, il remarqua que les phares d’une voiture s’avançaient sur la route. Tous se mirent à regarder dans la direction de la lumière et virent la voiture se frayer un passage sous la pluie jusqu’à la grille du cimetière où elle s’arrêta. Ils notèrent qu’elle portait le panneau de la compagnie de taxi sur le toit. Une femme d’âge mûr en manteau vert descendit. C’était Elin. Le taxi disparut et elle vint à toute vitesse en direction de la sépulture. Quand Erlendur fut à portée de voix, elle se mit à crier en levant le poing vers lui.

– Pilleur de tombes ! l’entendit crier Erlendur. Pilleur de tombes ! Détrousseur de cadavres !

– Occupez-vous d’elle, dit calmement Erlendur aux policiers qui se dirigèrent vers Elin et l’arrêtèrent quelques mètres avant qu’elle ne parvienne à la tombe. Elle tenta de se débattre, prise d’une colère noire, mais ils lui attrapèrent les mains et la contraignirent à se tenir tranquille.