– Où se trouvaient Holberg et Ellidi au moment de la disparition de Grétar ? Est-ce que tu t’en souviens ?
– Ils prétendaient tous les deux avoir assisté aux célébrations et nous avons pu le confirmer. Mais, évidemment, nous ne savons pas précisément à quel moment Grétar a disparu. Personne ne l’avait vu depuis deux semaines quand sa mère a pris contact avec nous. A quoi tu penses ? Il y a du nouveau du côté de Grétar ?
– Non, répondit Erlendur. D’ailleurs, je ne suis pas à sa recherche. S’il n’a pas subitement refait surface pour assassiner son vieux copain Holberg dans le quartier de Nordurmyri, alors il peut bien avoir disparu pour l’éternité en ce qui me concerne. J’essaie juste de me représenter le genre de bande que ces gars-là formaient : Holberg, Ellidi et Grétar.
– C’était de la racaille. Tous. Tu connais Ellidi. Grétar ne valait pas mieux. Un pauvre type. J’ai eu une fois maille à partir avec lui dans une affaire de cambriolage et j’ai eu l’impression que c’était une pitoyable graine de délinquant. Ils travaillaient ensemble pour le Service des phares et des affaires portuaires. C’est comme ça qu’ils se sont connus. Ellidi tenait le rôle du sadique imbécile. Il provoquait des bagarres chaque fois qu’il le pouvait. S’attaquait aux plus faibles. Il n’a pas changé, si je comprends bien. Holberg était en quelque sorte le chef de la bande. Le plus intelligent des trois. Il s’en est tiré à bon compte dans l’affaire avec Kolbrun. Quand j’ai interrogé les gens à son sujet à cette époque-là, ils étaient peu enclins à parler. Grétar était le pauvre type qui s’accrochait à leurs basques, lâche et stupide, mais j’avais l’impression qu’il cachait bien son jeu.
– Est-ce que Runar et Holberg se connaissaient ?
– Ça, je ne pense pas.
– Nous ne l’avons pas encore annoncé publiquement, dit Erlendur, mais nous avons trouvé un message sur le cadavre.
– Un message ?
– Le meurtrier a tracé : Je suis lui, sur une feuille qu’il a posée sur Holberg.
– Je suis lui ?
– Tu ne crois pas que ça renvoie à une question de filiation ?
– A moins qu’il ne s’agisse d’un complexe messianique. De l’œuvre d’un intégriste religieux.
– Je mettrais plutôt ça sur le compte de la filiation.
– Je suis lui ? Qu’est-ce qu’on peut bien vouloir dire avec ça ? Que faut-il entendre par là ?
Erlendur se leva et mit son chapeau sur sa tête en disant qu’il fallait qu’il rentre chez lui. Marion lui demanda des nouvelles d’Eva Lind et il lui répondit qu’elle s’employait à régler ses problèmes. Marion l’accompagna à la porte et lui ouvrit. Il y eut une poignée de mains franche sur le seuil. Alors qu’Erlendur descendait l’escalier, Marion l’appela.
– Erlendur ! Attends un peu, Erlendur.
Erlendur se retourna, leva les yeux vers la porte devant laquelle il vit Marion et constata combien la vieillesse avait apposé sa marque sur son apparence respectable, les épaules s’étaient affaissées et les rides du visage témoignaient d’une vie difficile. Il y avait longtemps qu’il n’était pas entré dans cet immeuble et, pendant qu’il était resté assis face à Marion dans le fauteuil, il avait médité sur la façon dont le temps se joue des êtres.
– Ne te laisse pas trop démonter par ce que tu vas découvrir sur Holberg, conseilla Marion Briem. Ne le laisse pas détruire en toi quelque chose que tu ne voudrais pas perdre. Ne le laisse pas remporter la victoire. C’était tout.
Erlendur restait immobile sous la pluie, sans être certain de ce que sa conseillère voulait lui faire comprendre. Marion Briem lui fit un signe de la tête.
– De quel genre de cambriolage s’agissait-il ? lui cria Erlendur avant que la porte ne se referme.
– Quel genre de cambriolage ? demanda Marion et la porte se rouvrit.
– Celui de Grétar. Quel endroit est-ce qu’il a visité ?
– Un magasin d’appareils photo. Il avait probablement une passion pour la photo, dit Marion Briem. Il en faisait.
Plus tard dans la soirée, deux hommes, tous deux vêtus de blousons en cuir et de chaussures de cuir noir lacées jusqu’aux mollets, frappèrent à la porte et dérangèrent Erlendur chez lui alors qu’il était pris de bâillements dans son fauteuil. Il était rentré, avait appelé Eva Lind sans obtenir de réponse et s’était assis sur le sac contenant les morceaux de poulet demeuré sur le fauteuil depuis qu’il y avait dormi la nuit précédente. Les deux hommes demandèrent Eva Lind. Erlendur ne les avait jamais vus et il n’avait pas non plus revu sa fille depuis qu’elle l’avait régalé de la délicieuse soupe. Ils avaient un air sournois quand ils demandèrent à Erlendur où ils pouvaient la joindre en essayant de voir l’intérieur de l’appartement sans toutefois réellement bousculer Erlendur. Il leur demanda ce qu’ils voulaient à sa fille. Ils lui demandèrent s’il la cachait chez lui, ce vieux maquereau. Erlendur leur demanda s’ils étaient des branleurs. Ils lui demandèrent de fermer sa gueule. Il leur conseilla de déguerpir. Ils lui répondirent d’aller se faire voir. Quand il s’apprêta à refermer la porte sur eux, l’un d’eux plaça son genou entre la porte et le montant. Ta fille n’est qu’une petite salope, hurla-t-il. Il portait un pantalon de cuir.
Erlendur soupira.
Il avait eu une journée longue et difficile.
Il entendit le genou se rompre au moment où la porte claqua dessus avec une telle violence que les charnières du haut se désolidarisèrent du montant.
20
Sigurdur Oli réfléchissait à la manière dont il allait formuler la question. Il tenait à la main une liste comportant dix noms de femmes ayant habité à Husavik avant ou après 1960 et qui avaient déménagé à Reykjavik. Deux d’entre elles étaient décédées. Deux autres n’avaient jamais eu d’enfant. Six autres étaient mères de famille et avaient eu des enfants à l’époque où l’on considérait plausible que le viol ait eu lieu. Sigurdur Oli était arrivé chez la première. Elle habitait dans la rue Barmahlid. Divorcée, mère de trois enfants majeurs.
Mais comment allait-il donc formuler la question devant ces femmes d’âge mûr ? Excusez-moi, chère madame, mais, je suis de la police et on m’envoie vous demander si vous n’auriez pas subi un viol pendant que vous résidiez à Husavik ? Il en discuta avec Elinborg, qui avait une liste de dix autres femmes, mais elle ne voyait pas où était le problème.
Sigurdur Oli considérait que tout le dispositif qu’Erlendur avait mis en place ne servait à rien. Même s’il se trouvait qu’Ellidi dise la vérité, que les lieux et les époques concordent et qu’ils tombent finalement, à force de recherches, sur la bonne personne, quelle était la probabilité qu’elle avoue avoir été violée ? Elle avait tu l’événement pendant toute une vie. Pour quelles raisons se mettrait-elle à en parler maintenant ? Quand Sigurdur Oli ou l’un des cinq autres membres de la police criminelle en possession d’une liste semblable frapperaient à sa porte, il lui suffirait simplement de répondre “non” et ils ne pourraient pas faire grand-chose d’autre que répondre : “Excusez-moi pour le dérangement.”
– C’est une question de réaction, fais preuve de psychologie, avait répondu Erlendur à Sigurdur Oli quand il avait tenté de lui exposer le problème. Essaie de t’introduire chez elles, de t’asseoir avec elles, d’accepter un café, de discuter, de te comporter comme une bonne femme.