– La psychologie ! ricana Sigurdur Oli en sortant de la voiture à Barmahlid et son esprit dériva jusqu’à la femme avec qui il partageait sa vie, Bergthora. Il ne savait même pas comment faire preuve de “psychologie” avec elle. Ils s’étaient rencontrés dans des conditions inhabituelles peu de temps auparavant : Bergthora était témoin dans une enquête difficile et, après une brève période de réflexion, ils décidèrent de se mettre en ménage. Il apparut qu’ils s’entendaient bien, partageaient des centres d’intérêt et avaient tous les deux comme désir principal de se construire un joli foyer orné de meubles bien choisis et d’objets d’art. Ils s’embrassaient quand ils se retrouvaient le soir à la fin d’une longue journée de travail. Allaient même jusqu’à ouvrir une bouteille de vin. Parfois, ils se mettaient directement au lit en rentrant mais cela se produisait de moins en moins souvent ces temps derniers.
C’était après qu’elle lui eut offert une paire de cuissardes finlandaises affreusement communes en cadeau d’anniversaire. Il avait essayé de rayonner de joie mais l’expression de surprise était demeurée trop longtemps sur sa figure et elle s’était rendu compte que quelque chose n’allait pas. Le sourire n’était pas franc quand il fit enfin son apparition.
– C’est parce que tu n’en as pas, avait-elle dit.
– Je n’ai pas eu de cuissardes depuis que j’ai… dix ans, avait-il répondu.
– Ça ne te fait pas plaisir ? avait-elle demandé.
– Si, je trouve ça génial, avait répondu Sigurdur Oli sachant qu’il ne répondait pas à la question. Ce qu’elle savait aussi. Non, sérieusement, avait-il ajouté, sentant qu’il creusait sa propre tombe, c’est vraiment super.
– Elles ne te font pas plaisir, avait-elle dit, déprimée.
– Mais si, mais si, avait-il continué, encore plus à côté de la plaque car il ne pouvait s’arrêter de penser à la montre de trente mille couronnes qu’il lui avait offerte pour son anniversaire, montre qu’il avait mis une semaine à acheter après une gigantesque expédition de reconnaissance aux quatre coins de la ville et des discussions avec les bijoutiers sur les modèles, les plaquages en or, les mécanismes, les fermoirs, l’étanchéité, la Suisse et ses coucous. Il avait fait appel à toutes les ressources de l’inspecteur de police criminelle pour mettre la main sur la bonne montre, il avait fini par la trouver et elle en avait été folle, sa joie et son plaisir étaient parfaitement authentiques.
Et voilà qu’il était assis là devant elle avec un sourire figé sur le visage, faisant de son mieux pour paraître réellement content mais il n’y parvenait simplement pas.
– La psychologie ! ricana Sigurdur Oli.
Il appuya sur la sonnette lorsqu’il fut arrivé à l’étage de l’immeuble de Barmahlid et amena la question avec toute la profondeur psychologique dont il était capable mais ce fut un échec retentissant. Avant même de s’en rendre compte, il avait demandé à toute vitesse à la femme qui lui faisait face sur le palier s’il lui était peut-être arrivé de se faire violer.
– Non mais, qu’est-ce que c’est que ces conneries, répondit la femme, toute peinturlurée, portant des breloques aux doigts avec une expression butée et colérique sur le visage, on avait l’impression qu’elle ne prenait jamais les choses avec calme. Qui êtes-vous donc ? Qu’est-ce que c’est que cette insolence ?
– Non, bon, excusez-moi, haleta Sigurdur Oli qui avait redescendu l’escalier quatre à quatre.
Les choses se passèrent mieux pour Elinborg, du reste elle avait la tête à son travail et savait s’y prendre pour engager la conversation avec les gens et se faire inviter chez eux. Sa spécialité, c’était la cuisine, elle était excellente cuisinière, s’intéressait beaucoup au sujet et n’avait aucune difficulté à susciter une conversation. A l’occasion, elle demandait quelle était la délicieuse odeur de cuisine qui provenait de chez les gens et même ceux qui se nourrissaient exclusivement de pop-corn depuis toute une semaine l’accueillaient avec joie.
Elle se trouvait maintenant dans le salon d’un appartement au sous-sol d’un immeuble de Breidholt et prenait le café en compagnie d’une femme d’âge mûr de Husavik, veuve depuis de nombreuses années cette dernière était mère de deux enfants adultes. Elle s’appelait Sigurlaug et figurait en dernière position sur la liste d’Elinborg. Il lui avait été donné de formuler la question sensible avec tact et elle avait demandé à ses interlocutrices d’entrer en contact avec elle si elles entendaient parler de quelque chose dans le groupe de leurs amis, des racontars de Husavik, faute de mieux.
– … voilà donc pourquoi nous sommes à la recherche d’une femme de Husavik de votre âge qui aurait pu connaître Holberg à cette époque-là et avoir des problèmes avec lui.
– Je ne me rappelle aucun Holberg à Husavik, dit la femme. Quel genre de problème avez-vous en tête ?
– Holberg était de passage à Husavik, expliqua Elinborg, il est donc logique que vous ne vous souveniez pas de lui. Il n’y a jamais habité. Il s’agissait d’une agression physique. Nous savons qu’il a agressé une femme dans le village il y a des dizaines d’années et nous essayons de la retrouver.
– Vous avez certainement tout cela quelque part dans vos fichiers.
– La victime n’a jamais porté plainte pour l’agression.
– De quel genre d’agression s’agissait-il ?
– Un viol.
La femme porta machinalement sa main à sa bouche et ses yeux s’écarquillèrent.
– Seigneur Dieu ! s’exclama-t-elle. Je ne sais rien sur ça. Un viol ! Dieu tout-puissant. Je n’ai jamais entendu parler d’une telle chose !
– Non, il semble que ce soit demeuré secret, poursuivit Elinborg. Elle se déroba adroitement aux questions pressantes de la femme qui voulait connaître les moindres détails de l’affaire, parla d’une enquête encore balbutiante et ajouta que tout cela pouvait n’être que des rumeurs. Je me demandais, dit-elle ensuite, si vous connaissiez des gens qui pourraient en savoir plus sur la question. La femme lui communiqua les noms de deux de ses amies de Husavik dont elle confia que rien ne leur échappait jamais. Elinborg consigna leurs noms, resta encore un moment afin de ne pas se montrer impolie avant de prendre congé.
Erlendur avait au front une cicatrice sur laquelle il s’était mis un pansement. L’un des visiteurs de la veille au soir avait été neutralisé après qu’il lui eut claqué la porte sur le genou, le faisant ainsi tomber à terre, gémissant. L’autre assistait aux hostilités, décontenancé, et avant qu’il n’ait eu le temps de s’en rendre compte, Erlendur l’avait rejoint sur le pallier et, sans hésiter un instant, lui avait fait dévaler l’escalier d’un coup de tête. Celui-ci avait réussi à s’agripper à la rampe pour éviter de se cogner contre les marches. La vue du front tuméfié et sanglant d’Erlendur dans la cage d’escalier ne lui disait rien qui vaille. Il regarda un instant son camarade couché sur le sol et hurlant de douleur, regarda à nouveau Erlendur et pris la décision de disparaître. Il avait à peine plus de vingt ans.
Erlendur téléphona à une ambulance et pendant qu’il attendait, il parvint à savoir ce qu’ils voulaient à Eva Lind. L’homme était peu causant au départ mais quand Erlendur lui proposa d’examiner son genou, sa langue se délia immédiatement. C’étaient des encaisseurs. Eva Lind devait de l’argent et de la drogue à un individu quelconque dont Erlendur n’avait jamais entendu parler.
Erlendur n’expliqua pas la présence du pansement à qui que ce soit quand il retourna au travail le lendemain et personne n’osa le lui demander. La porte l’avait presque assommé quand elle était revenue vers lui après avoir heurté la jambe de l’encaisseur et l’avait atteint à la tête. Son front lui faisait diablement mal, il s’inquiétait terriblement pour Eva Lind et n’avait pas bien dormi pendant la nuit, il avait somnolé par intermittences dans le fauteuil en espérant que sa fille rentrerait avant que ça ne tourne au vinaigre. Il s’arrêta juste assez longtemps au bureau pour découvrir que Grétar avait eu une sœur, que sa mère était encore en vie et qu’elle était pensionnaire de la maison de retraite Grund.