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Ainsi qu’il l’avait affirmé à Marion Briem, il ne se consacrait pas particulièrement à la recherche de Grétar, pas plus qu’à celle de la jeune fille de Gardabaer, mais cela ne pouvait nuire d’avoir plus d’éléments sur son compte. Grétar avait participé à la fête la nuit où Kolbrun avait été violée. Peut-être avait-il laissé derrière lui un souvenir de ce soir-là, un détail qu’il aurait confié à quelqu’un par mégarde. Erlendur ne s’attendait pas à apprendre quoi que ce soit de neuf sur la disparition ; pour sa part, Grétar pouvait bien reposer en paix où que ce soit. En revanche, il s’intéressait depuis longtemps au phénomène des disparitions en Islande. Derrière chacune d’elles se trouvait quelque chose d’effrayant mais son esprit nourrissait aussi une étrange fascination pour ces gens que la terre engloutissait sans que quiconque sache pourquoi.

La mère de Grétar était nonagénaire et aveugle. Erlendur eut un bref entretien avec la responsable de la maison de retraite qui avait bien du mal à détacher son regard de son front. Il apprit que Theodora était l’une des pensionnaires les plus âgées de la maison et qu’elle figurait également parmi ceux qui y avaient vécu le plus longtemps, une femme exemplaire sous tous rapports, aimée et admirée du personnel tout autant que des autres pensionnaires.

On accompagna Erlendur jusqu’à Theodora à qui on le présenta. La vieille dame était assise dans un fauteuil roulant, dans sa chambre, vêtue d’une salopette avec une couverture de laine posée sur les genoux, ses longs cheveux gris formant une grande tresse qui descendait le long du dossier du fauteuil, le corps recroquevillé, les mains décharnées et le visage respirant la bonté. Elle avait peu d’effets personnels. Une photographie de John F. Kennedy, le président des États-Unis, était accrochée dans un cadre au-dessus de son lit. Erlendur prit place dans un fauteuil face à elle, plongea son regard dans ces yeux qui ne voyaient plus et il annonça qu’il voulait lui parler de Grétar. Son ouïe semblait en bon état et ses idées claires. Elle ne manifesta aucun étonnement et alla droit au but, ainsi qu’elle l’avait, à l’évidence, toujours fait. On avait dit à Erlendur qu’elle était originaire du Skagafjördur. Elle parlait avec un fort accent du Nord.

–Mon petit Grétar n’avait rien d’un garçon modèle, commença-t-elle. A vrai dire, c’était une misérable canaille. Je ne sais pas d’où il tenait ça. Voleur et pitoyable. Il se bagarrait avec d’autres pauvres types de sa trempe, un ramassis de détritus et de saletés en tout genre. Est-ce que, par hasard, vous l’auriez retrouvé ?

– Non, répondit Erlendur. Mais l’un de ses amis a été assassiné récemment. Holberg. Vous en avez peut-être entendu parler.

– Non, il a été occis, dites-vous ?

Erlendur sourit ; pour la première fois depuis longtemps, il voyait une raison de sourire.

– Oui, assassiné à son domicile. Ils travaillaient ensemble dans le temps, lui et votre fils. Au service des phares et des affaires portuaires.

– La dernière fois que j’ai vu mon petit Grétar, et à cette époque-là, j’y voyais encore parfaitement clair, c’est quand il est venu me rendre visite pendant l’été des célébrations du onze centième anniversaire de la Colonisation. Il m’a volé de l’argent que je gardais dans un porte-monnaie ainsi qu’un peu d’argenterie. Je ne m’en suis rendu compte qu’après son départ, quand j’ai constaté que les sous avaient disparu. Ensuite, c’est Grétar lui-même qui a disparu. Comme s’il avait, lui aussi, été subtilisé. Connaîtriez-vous le coupable de ce vol ?

– Non, répondit Erlendur. Savez-vous ce qu’il fabriquait avant la disparition ? Et avec qui il frayait ?

– Je n’en ai pas la moindre idée, dit la vieille femme. Je n’ai jamais su ce que Grétar magouillait. Je vous l’ai déjà dit à cette époque-là.

– Saviez-vous qu’il faisait de la photo ?

– Oui, il prenait des photos. Il passait son temps à prendre ces sacrées photos. Je ne sais pas dans quel but. Il m’avait dit que les photos étaient les miroirs du temps présent mais je ne voyais pas ce qu’il voulait dire par là.

– N’était-ce pas un peu pompeux venant de Grétar ?

– Je ne l’avais jamais entendu s’exprimer de cette manière.

– Sa dernière adresse connue était à Bergstadastræti où il louait une chambre. Que sont devenus ses objets personnels, son appareil photo et les pellicules ? En avez-vous connaissance ?

– Peut-être que ma petite Klara le sait, répondit Theodora. Ma fille. C’est elle qui s’est chargée de vider sa chambre. Elle a jeté toutes ces saletés, je crois.

Erlendur se leva et elle accompagna son mouvement de la tête. Il la remercia de son aide en précisant que celle-ci avait été fort utile. Il lui vint l’idée de la complimenter sur son apparence impeccable et sa vivacité d’esprit mais ne le fit pas. Il ne voulait pas lui parler comme à un enfant. Il parcourut du regard le mur au-dessus de son lit, s’arrêta sur la photo de Kennedy et ne put s’empêcher de lui poser la question.

– Pourquoi avez-vous mis une photo de Kennedy au-dessus de votre lit ? demanda-t-il en regardant dans ses yeux vides.

– Aïe, soupira Theodora, j’avais le béguin pour lui de son vivant.

21

Les cadavres étaient allongés côte à côte sur la table de dissection réfrigérée de la morgue de la rue Baronstigur. Erlendur s’efforça d’éviter de penser à la façon dont il avait réuni le père et la fille dans la mort. Le corps de Holberg avait déjà été autopsié et examiné mais il restait à pratiquer des examens complémentaires à la recherche de la maladie héréditaire ainsi que des tests génétiques attestant sa parenté avec Audur. Erlendur remarqua que ses doigts étaient noirs. On avait relevé ses empreintes digitales sur son cadavre. La dépouille d’Audur était enveloppée d’un drap de toile blanche sur la table à côté de celle de Holberg. On ne l’avait pas encore touchée.

Erlendur ne connaissait pas le médecin légiste et ne le voyait que rarement. De haute taille, ses grandes mains recouvertes de fins gants de latex, il portait un tablier blanc par-dessus une combinaison verte qui se boutonnait à l’arrière et un pantalon vert d’un tissu identique. Il avait un masque devant la bouche, un bonnet de plastique bleu sur la tête et portait aux pieds des chaussures de sport blanches.

Il était déjà arrivé à Erlendur de venir à la morgue et, à chaque fois, il ressentait le même malaise. L’odeur de la mort emplissait ses sens et imprégnait ses vêtements, l’odeur du formol, des produits de nettoyage et la puanteur terrifiante des corps morts qui avaient été ouverts. De puissants néons descendaient du plafond et éclairaient la salle sans fenêtre d’une lumière blanche et aveuglante. De grandes dalles de faïence couvraient le sol, les murs étaient carrelés jusqu’à mi-hauteur et leur partie supérieure recouverte de peinture acrylique blanche. On avait placé contre eux des tables couvertes de microscopes et d’autres instruments d’analyse. Sur les murs se trouvaient des placards dont certains étaient munis de portes vitrées à travers lesquelles on pouvait voir des instruments et des éprouvettes qui dépassaient la compétence d’Erlendur. En revanche, il comprenait parfaitement la fonction des scalpels, des pinces et des scies, disposés de manière ordonnée sur la longue table à outils.