Erlendur n’était pas très doué en anglais et s’arrangea pour que Sigurdur Oli retrouve la femme qui avait émigré aux USA. Celui-ci entra en contact avec son mari et il apparut qu’elle était décédée depuis quinze ans, emportée par un cancer. Elle avait été inhumée en terre américaine.
Erlendur téléphona à Stykkisholmur et entra sans difficulté en contact avec la seconde femme. Il appela d’abord chez elle où on lui dit qu’elle était au travail. Elle était infirmière à l’hôpital.
La femme écouta Erlendur lui expliquer la raison de son appel mais avoua qu’elle ne pouvait malheureusement lui être d’aucun secours. Elle n’avait pas été capable d’aider la police à cette époque-là et les choses n’avaient pas évolué depuis lors.
– Nous pensons que Holberg a été assassiné, dit Erlendur, et nous croyons que ce meurtre est lié à cet événement.
– J’ai vu ça au journal télévisé, répondit la voix au téléphone. La femme s’appelait Agnes et Erlendur essayait de se faire une idée de son apparence en se basant sur sa voix. Il se représenta d’abord une septuagénaire décidée et forte, plutôt enveloppée, à cause de son souffle court. Mais il remarqua ensuite qu’elle avait une mauvaise toux du fumeur et Agnes prit une autre forme dans son esprit, elle devint maigre comme un clou, sa peau jaunâtre et craquelée. Elle avait une méchante toux chargée de graillons qui se manifestait à intervalles réguliers.
– Vous vous souvenez de la soirée à Keflavik ? demanda Erlendur.
– Je suis rentrée chez moi avant eux, répondit Agnes.
– Vous étiez en compagnie de trois hommes.
– Je suis rentrée chez moi accompagnée d’un dénommé Grétar. Je vous l’ai déjà dit à cette époque-là. Ça me met plutôt mal à l’aise de parler de ça.
– Le fait que vous soyez rentrée chez vous en compagnie de Grétar est une information nouvelle en ce qui me concerne, observa Erlendur en feuilletant les rapports devant lui.
– Je le leur ai dit quand ils m’ont interrogée sur le même sujet, il y a toutes ces années.
Elle toussa en tentant de protéger Erlendur des graillons.
– Excusez-moi, mais je n’ai jamais réussi à arrêter cette saleté de cigarette. C’était une graine de racaille, ce pauvre Grétar. Je ne l’ai jamais revu depuis.
– Comment avez-vous fait la connaissance de Kolbrun ?
– Nous travaillions ensemble. C’était avant que je n’entreprenne mes études d’infirmière. Nous étions toutes les deux dans un magasin de Keflavik qui est fermé depuis longtemps. C’était la première et la dernière fois que nous sommes sorties ensemble. Ce qui se comprend bien.
– Vous avez cru Kolbrun quand elle a parlé du viol ?
– Je ne l’ai appris que quand la police a subitement fait irruption chez moi et qu’on m’a posé des questions concernant cette soirée. Je ne peux imaginer qu’elle ait inventé une chose pareille. Kolbrun était irréprochable. D’une honnêteté sans faille dans tout ce qu’elle entreprenait mais plutôt effacée. D’une constitution frêle et maladive. Elle n’avait rien d’une forte personnalité. Cela peut sembler terrible à dire, mais elle n’avait rien d’une fille sympathique, si vous voyez ce que je veux dire. Elle ne respirait pas franchement la joie de vivre.
Agnes marqua une pause, Erlendur attendit qu’elle reprenne.
– Elle n’était pas trop partante pour faire la fête et, ce soir-là, j’ai vraiment dû lui forcer la main pour qu’elle nous suive, moi et ma copine, la défunte Helga. Elle est morte en Amérique, vous le savez peut-être déjà. Kolbrun était tellement en retrait et d’une certaine manière si seule que j’avais envie de faire quelque chose pour elle. Elle avait donné son accord pour aller au bal, puis elle nous avait suivies jusque chez Helga mais avait l’intention de rentrer rapidement chez elle. Je suis malgré tout repartie avant elle, je ne sais donc pas exactement ce qui s’est passé là-bas. Elle n’est pas venue au travail le lundi suivant et je me rappelle lui avoir téléphoné, mais elle n’a pas répondu. Quelques jours plus tard, vous, ou plutôt la police est venue pour me poser des questions sur Kolbrun. Je ne savais pas quoi penser. Je n’avais rien remarqué d’anormal entre Holberg et Kolbrun. Il était plutôt charmant, si je me souviens bien. J’étais très étonnée quand les policiers m’ont parlé d’un viol.
– Il devait sûrement bien présenter, dit Erlendur. Un homme à femmes, je crois que c’est la description qu’on faisait de lui.
– Je me souviens qu’il était venu à la boutique.
– Qui ça, il ? Holberg ?
– Oui, Holberg. Je crois que c’est pour cette raison qu’il s’est assis à notre table ce soir-là. Il affirmait être inspecteur et avoir été envoyé par Reykjavik mais il mentait probablement, n’est-ce pas ?
– Ils travaillaient tous au Service des phares et des affaires portuaires, de quel genre de boutique s’agissait-il ?
– Une boutique féminine. Nous vendions des vêtements pour femmes. Et aussi de la lingerie.
– Et il est entré dans la boutique ?
– Oui, la veille. Le vendredi. Il a fallu que je me remémore tout ça à cette époque-là et je m’en souviens bien. Il disait qu’il cherchait quelque chose pour sa femme. C’est moi qui l’ai servi et quand nous nous sommes croisés au bal, il a fait comme s’il me connaissait.
– Êtes-vous restés en contact avec Kolbrun après l’événement ? Lui avez-vous parlé de ce que qui s’est passé ?
– Elle n’est jamais revenue à la boutique et, comme je vous dis, je n’ai su ce qui était arrivé que lorsque les policiers m’ont interrogée. Je ne la connaissais pas si bien que ça. J’ai tenté de lui téléphoner un certain nombre de fois au moment où elle a arrêté de venir au travail mais je ne suis jamais tombée sur elle. Je ne voulais pas trop m’occuper de ses affaires. Elle était comme ça. Secrète. Plus tard, sa sœur est venue me voir pour m’annoncer que Kolbrun ne reviendrait pas à la boutique. J’ai appris qu’elle était morte quelques années plus tard. A ce moment-là, j’avais déjà déménagé à Stykkisholmur. Il s’agissait d’un suicide, n’est-ce pas ? Enfin, c’est ce qu’on m’a dit.
– Elle est morte, répondit Erlendur puis il remercia poliment Agnes d’avoir accepté de lui parler.
Il pensa tout à coup à Sveinn, un homme dont il avait lu l’histoire. Celui-ci avait survécu à une tempête sur la lande de Mosfellsheidi. Les souffrances et la mort de ses camarades ne semblaient avoir aucun effet sur Sveinn. Il était le mieux équipé de tous les voyageurs et fut le seul à parvenir sain et sauf aux habitations. La première chose qu’il fit, après s’être restauré à la ferme la plus proche de la lande, fut de chausser ses patins à glace et de se laisser glisser jusqu’au prochain étang pour s’y amuser.
Pendant ce temps-là, ses compagnons étaient encore en train de mourir de froid sur la lande.
Après cet événement, on ne l’appela plus que par le nom de Sveinn-le-sans-âme.
24
La recherche de la Femme de Husavik n’avait toujours donné aucun résultat quand, dans la soirée, Sigurdur Oli et Elinborg prirent place dans le bureau d’Erlendur pour faire le point avant de rentrer chez eux. Sigurdur Oli affirma que cela ne l’étonnait pas, qu’ils ne trouveraient jamais la femme en s’y prenant de cette façon. Lorsque Erlendur demanda, énervé, s’il connaissait une meilleure méthode, celui-ci secoua la tête.
– Je n’ai pas l’impression que nous soyons en train de rechercher le meurtrier de Holberg, dit Elinborg en fixant Erlendur. On dirait que nous cherchons une tout autre chose dont je ne vois pas exactement la nature. Tu as fait exhumer la petite fille et, par exemple, je suis absolument incapable de dire pourquoi. Tu t’es mis à la recherche d’un homme disparu depuis des lustres et je ne vois pas en quoi c’est lié à l’enquête. J’ai l’impression que nous ne nous posons pas les bonnes questions : soit le meurtrier est un proche de Holberg, soit il s’agit de quelqu’un qui ne le connaît ni d’Ève ni d’Adam et qui s’est introduit chez lui dans le but de se livrer à un cambriolage. Personnellement, je trouve que c’est l’explication la plus plausible. Je crois qu’il faut que nous recherchions cet homme-là de façon plus active. Cette espèce de junkie. L’homme au treillis vert. Car, en réalité, nous n’avons pas du tout exploré cette piste.