Erlendur localisa l’immeuble, il s’était déjà rendu dans des endroits semblables aux cours d’opérations de police. A l’intérieur de ce squat, Eva Lind était allongée sur un matelas en compagnie d’autres personnes. Certaines d’entre elles avaient son âge mais d’autres étaient nettement plus âgées. L’immeuble était ouvert et le seul obstacle était un homme, auquel Erlendur donnait une vingtaine d’années, qui vint l’accueillir à la porte en agitant les bras. Erlendur le plaqua contre un mur et le flanqua dehors. Une ampoule électrique nue pendait au plafond de l’unique pièce. Il se baissa vers Eva et tenta de la réveiller. Sa respiration était régulière et normale, son pouls un tout petit peu rapide. Il la secoua, lui tapota doucement la joue et, bientôt, Eva ouvrit les yeux.
– Grand-père, dit-elle avant de refermer les yeux. Il souleva Eva et l’emmena hors de la pièce en prenant bien garde à ne pas marcher sur les gens immobiles et allongés par terre. Il ne savait pas s’ils dormaient ou bien s’ils étaient éveillés. Elle ouvrit à nouveau les yeux.
– Elle est ici, chuchota-t-elle sans qu’Erlendur comprenne de quoi elle parlait tandis qu’il continuait à la porter vers la voiture. Plus vite il l’emmènerait d’ici, mieux ce serait. Il la déposa debout sur le sol, afin de pouvoir ouvrir la portière, et elle prit appui sur lui.
– Est-ce que tu l’as trouvée ? demanda-t-elle.
– Qui ça, elle ? De quoi est-ce que tu parles ?
Il l’installa sur le siège avant, attacha la ceinture, prit place au volant et s’apprêta à partir.
– Est-ce qu’elle est avec nous ? demanda Eva Lind sans ouvrir les yeux.
– Enfin merde ! Qui ça ? cria Erlendur.
– La mariée, répondit Eva Lind. La jolie minette de Gardabaer. J’étais couchée à côté d’elle.
25
La sonnerie du téléphone finit par réveiller Erlendur. Elle lui résonna à l’intérieur de la tête jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux pour regarder autour de lui. Il dormait sur le fauteuil du salon. Son imperméable et son chapeau étaient posés sur le canapé. Il faisait sombre dans l’appartement. Erlendur se leva lentement et se demanda s’il pouvait garder ses vêtements une journée de plus. Il ne se rappelait plus quand il s’était déshabillé la dernière fois. Il jeta un regard à l’intérieur de la chambre à coucher avant de répondre au téléphone et constata que les deux jeunes filles étaient allongées sur son lit, à l’endroit où il les avait déposées la veille au soir. Il repoussa doucement la porte de leur chambre.
– Les empreintes digitales sur l’appareil sont identiques à celles retrouvées sur la photo, annonça Sigurdur Oli de but en blanc quand Erlendur décrocha enfin. Il lui fallut répéter trois fois la phrase avant qu’Erlendur comprenne de quoi il parlait.
– Tu veux dire, les empreintes de Grétar ?
– Oui, les empreintes de Grétar.
– Et il y a aussi les empreintes de Holberg sur la photo, hein ? dit Erlendur. Que diable pouvaient-ils bien manigancer ?
– Bingo, répondit Sigurdur Oli.
– Quoi ? fit Erlendur.
– Rien du tout. En tout cas, Grétar a bien pris la photo. Nous pouvons être affirmatifs. Il l’a montrée à Holberg ou alors Holberg l’a trouvée. Aujourd’hui, nous poursuivons les recherches pour trouver la Femme de Husavik, n’est-ce pas ? demanda Sigurdur Oli. Rien de nouveau de ton côté ?
– Si, dit Erlendur. Enfin, non.
– Je suis en route vers Grafarvogur. Nous terminons celles qui habitent à Reykjavik. Est-ce qu’on envoie des hommes dans le Nord quand on en aura fini ici ?
– Oui, répondit Erlendur, puis il raccrocha. Eva Lind était arrivée dans la cuisine. Elle avait été réveillée par la sonnerie du téléphone. Elle ne s’était pas déshabillée la veille, pas plus que la jeune fille de Gardabaer, d’ailleurs. Erlendur était finalement retourné à l’intérieur du squat pour la chercher elle aussi, puis, il les avait conduites toutes les deux chez lui.
Eva Lind s’engouffra dans les W-C sans dire un mot et Erlendur l’entendit rendre tripes et boyaux. Il alla faire un café bien corsé dans la cuisine, c’était le seul remède qu’il connaissait dans ce genre de situation ; il s’assit à la table de la cuisine et attendit que sa fille revienne. Un long moment s’écoula, il remplit deux tasses. Enfin, Eva Lind revint. Elle s’était nettoyé la figure. Erlendur trouvait qu’elle avait l’air très mal en point. C’était tout juste si son corps squelettique parvenait à se maintenir en un seul morceau.
– Je savais qu’il lui arrivait de se droguer, annonça Eva Lind d’une voix rauque en s’asseyant à côté d’Erlendur, mais c’est un sacré coup de bol que je sois tombée sur elle.
– Qu’est-ce qui t’est arrivé, à toi ? demanda Erlendur.
Elle regarda son père.
– Je suis en train d’essayer, plaida-t-elle, mais c’est difficile.
– Il y a deux garçons qui sont passés ici, ils étaient à ta recherche. Ils se sont mal comportés. J’ai donné à un certain Eddi de l’argent que tu lui devais. C’est lui qui m’a indiqué la baraque.
– Eddi est un chic type.
– Et tu vas continuer à essayer ?
– Est-ce que je ne ferais pas mieux d’avorter ?
Eva Lind regardait par terre.
– Je n’en sais rien.
– J’ai tellement peur de l’avoir déjà bousillé.
– Peut-être le fais-tu de manière tout à fait consciente.
Eva Lind leva les yeux vers son père.
– Putain, ce que tu peux être chiant ! dit-elle.
– Moi !
– Oui, toi !
– Et qu’est-ce qu’on devrait croire ? Dis-moi un peu ! cria Erlendur. Enfin, merde, tu ne pourrais pas arrêter de t’apitoyer sur ton sort ? Ce que tu peux être lamentable. Est-ce que tu te complais dans cette espèce de nullité au point de ne pas pouvoir imaginer quelque chose de mieux ? Quel droit est-ce que tu as de t’infliger une telle vie ? Quel droit est-ce que tu as de traiter ainsi la vie que tu portes en toi ? Est-ce que tu t’imagines que tu souffres à ce point-là ? Est-ce que tu t’imagines que c’est toi qui souffres le plus sur la terre entière ? Je suis en train d’enquêter sur une petite fille qui n’a même pas atteint l’âge de quatre ans. Elle a eu une maladie et elle en est morte. C’est un mal incompréhensible qui l’a détruite avant de la tuer. Son cercueil ne mesurait pas plus d’un mètre de long. Est-ce que tu entends ce que je suis en train de te dire ? Quel droit est-ce que tu as de vivre ? Dis-le-moi !
Erlendur s’était mis à hurler. Il s’était levé et tapa du poing sur la table de la cuisine avec une telle violence que les tasses se renversèrent ; au moment où il s’en rendit compte, il les attrapa et les projeta contre le mur derrière Eva Lind. Une rage haineuse s’empara de lui et il perdit son sang-froid pendant quelques instants. Il renversa la table de la cuisine, balança tout ce qui lui tombait sous la main : assiettes, casseroles et verres volèrent vers le mur ou vers le sol. Eva Lind restait assise, clouée à sa place et regardait son père s’enflammer ; ses yeux s’emplirent de larmes.
Erlendur se calma enfin, il se tourna vers Eva Lind, vit que ses épaules tremblaient et qu’elle cachait son visage dans ses mains. Il regarda sa fille, les cheveux sales, les bras maigres, les poignets à peine plus épais que l’un de ses doigts, le corps d’une maigreur squelettique et saisi de tremblements. Elle était pieds nus et avait les ongles en deuil. Il s’approcha d’elle et tenta d’écarter les doigts de son visage mais elle ne le laissa pas faire. Il avait envie de lui demander pardon. Il avait envie de la prendre dans ses bras. Mais il ne fit aucune de ces deux choses.
A la place, il s’assit par terre à côté d’elle. Le téléphone sonna mais il ne décrocha pas. La fille dans la chambre ne se manifestait pas. La sonnerie du téléphone s’arrêta et ce fut à nouveau le silence dans l’appartement. Le seul bruit, c’étaient les sanglots d’Eva Lind. Erlendur savait bien qu’il n’avait rien d’un père modèle et que le discours qu’il venait de tenir aurait tout aussi bien pu s’adresser à lui-même. Il était probable que c’était tout autant à lui-même qu’il se parlait, contre lui-même qu’il se mettait en rage plutôt que contre Eva Lind. Un psychologue aurait dit qu’il effectuait un transfert de sa colère sur sa fille. Mais peut-être que ce qu’il venait de dire avait eu un quelconque effet. Il n’avait jamais vu Eva Lind pleurer auparavant. Pas depuis qu’elle était enfant. Il l’avait quittée quand elle avait deux ans.