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Eva Lind finit par enlever les mains de son visage, elle renifla et s’essuya le visage.

– Il s’agissait de son père, dit-elle.

– Son père ? demanda Erlendur.

– Qui était un dégoûtant, précisa Eva Lind. “Il est dégoûtant. Qu’est-ce que j’ai fait ?” Elle parlait de son père. Il avait commencé à la harceler quand sa poitrine avait poussé et il allait toujours plus loin. Il ne lui fichait même pas la paix le jour de son mariage. Il s’était isolé avec elle dans un couloir. Lui avait dit qu’elle était drôlement sexy en robe de mariée et qu’il n’arrivait pas à se contrôler. Qu’il ne supportait pas qu’elle le quitte. Il s’était mis à la peloter. Elle a pété les plombs.

– Drôles de gens ! soupira Erlendur.

– Je savais qu’il lui arrivait de se droguer. Elle m’avait demandé de la fournir. Elle s’est littéralement effondrée, s’est enfuie et est allée voir Eddi. Elle s’est terrée dans ce taudis depuis ce moment-là.

Eva Lind marqua une pause.

– Je crois que sa mère était au courant, continua-t-elle. Qu’elle s’était rendu compte au fil du temps. Elle ne faisait rien. Trop belle maison. Trop de voitures.

– Et la fille ne veut pas porter plainte ?

– Wow !

– Quoi ?

– Faire toutes ces foutues démarches pour que ça finisse par une condamnation à trois mois avec sursis, au cas où quelqu’un la croirait. Allons, allons ! Come on !

– Et elle a l’intention de faire quoi ?

– Elle va retourner avec le gars. Avec son mari. Je crois qu’elle est amoureuse de lui.

– Elle a cru qu’elle était fautive, ou quoi ?

– Elle ne sait pas trop quoi penser.

– Puisqu’elle a écrit ça : “qu’est-ce que j’ai fait ?”, elle a endossé la faute.

– C’est pas étonnant qu’elle soit un peu déboussolée.

– C’est toujours comme ça et les sales pervers qui font ces trucs-là sont les plus heureux. Ils sourient aux anges en toute bonne conscience, ces fichus imbéciles.

– Ne me parle plus comme ça, dit Eva Lind. Ne me parle plus jamais comme ça.

– Est-ce que tu dois du fric à d’autres qu’Eddi ? demanda Erlendur.

– Oui, à quelques-uns, mais c’est Eddi le problème.

Le téléphone sonna à nouveau. La jeune fille dans la chambre se retourna dans son lit et se redressa sur les coudes, elle regarda autour d’elle et sortit du lit. Erlendur se demanda s’il devait répondre. S’il devait aller au travail. S’il ne valait pas mieux passer la journée avec Eva Lind. Lui tenir compagnie, peut-être la convaincre d’aller avec lui chez un médecin qui examinerait le fœtus, si on pouvait encore lui donner le nom de fœtus, pour voir si tout allait bien. Et prendre une décision avec elle.

Mais le téléphone ne voulait pas s’arrêter de sonner. La jeune fille était arrivée dans le couloir et regardait de tous côtés, d’un air perdu. Elle appela pour voir s’il y avait quelqu’un dans l’appartement. Eva Lind répondit qu’ils étaient dans la cuisine. Erlendur se releva, accueillit la jeune fille à la porte et lui souhaita bonjour. Il n’obtint aucune réponse. Les deux filles avaient dormi tout habillées, exactement comme Erlendur. Le regard de la fille parcourut la cuisine qu’Erlendur avait mise sens dessus dessous puis elle le regarda en roulant les yeux.

Erlendur finit par décrocher le téléphone.

– Quel genre d’odeur y avait-il dans l’appartement de Holberg ?

Erlendur mit un certain temps à reconnaître la voix de Marion Briem.

– L’odeur ? demanda Erlendur.

– Oui, qu’est-ce ça sentait dans son appartement ? répéta Marion Briem.

– C’était, disons, une mauvaise odeur comme dans une cave, dit alors Erlendur. Une odeur d’humidité. Une vraie puanteur. Je ne sais pas trop. Comme l’odeur des chevaux ?

– Non, ça n’a rien à voir avec les chevaux, dit Marion Briem. Je me suis documentée sur le quartier de Nordurmyri. J’en ai parlé à mon ami qui est plombier et il m’a renvoyée vers un de ses collègues. J’en ai parlé à beaucoup de plombiers.

– A des plombiers ?

– Oui, et tout cela était extrêmement instructif. Au fait, tu ne m’as rien dit sur les empreintes digitales qu’on a trouvées sur la photo.

Sa voix avait un ton accusateur.

– Non, répondit Erlendur. Je ne l’ai pas fait.

– Enfin, je l’ai su. Grétar et Holberg étaient en train de manigancer quelque chose ensemble. Grétar savait que la petite était la fille de Holberg. Peut-être qu’il en savait plus.

Erlendur se taisait.

– Où veux-tu en venir ? demanda-t-il ensuite.

– Connais-tu la chose la plus importante à savoir en ce qui concerne le quartier de Nordurmyri ? demanda Marion Briem.

– Non, avoua Erlendur qui avait bien du mal à suivre le cheminement de la pensée de Marion.

– C’est une telle évidence que ça m’a échappé à cette époque-là.

– Et de quoi s’agit-il ?

Marion marqua une brève pause, comme pour donner plus de poids à ses paroles.

– C’est un marais.

26

Sigurdur Oli fut tout étonné que la femme connaisse la raison de sa visite avant même qu’il l’ait mentionnée. Il se trouvait une fois de plus dans la cage d’un escalier, cette fois-ci à l’intérieur d’un immeuble de trois étages dans le quartier de Grafarvogur. Il venait juste de se présenter et avait commencé à expliquer la raison de sa présence quand la femme le pria d’entrer en précisant qu’elle l’attendait.

C’était tôt dans la matinée. Dehors, le temps était couvert, il tombait une fine bruine et l’obscurité de l’automne se blottissait contre la ville, comme pour confirmer que l’hiver arrivait à toute vitesse, que les jours raccourcissaient encore plus et que le temps se refroidissait. On disait à la radio qu’on n’avait pas connu d’automne aussi humide depuis plusieurs dizaines d’années.

La femme lui proposa de le débarrasser de son manteau. Sigurdur Oli l’enleva et elle l’accrocha dans une penderie. L’homme, du même âge que la femme, sortit de la cuisine et le salua d’une poignée de main. C’était un couple sans différence d’âge. Tous les deux étaient septuagénaires, portaient une sorte de combinaison de sport, des chaussettes blanches, et ils s’apprêtaient à sortir faire leur jogging. Il les avait dérangés pendant leur petit-déjeuner. L’appartement était exigu mais arrangé de façon fonctionnelle : une petite salle de bain, un coin-cuisine et un salon, une chambre à coucher spacieuse. Il y régnait une chaleur épouvantable. Sigurdur Oli accepta une tasse de café et en profita pour demander un verre d’eau. Il avait eu immédiatement la gorge sèche. Ils échangèrent quelques mots sur la météo jusqu’à ce que Sigurdur Oli n’y tienne plus.

– J’ai l’impression que vous attendiez ma visite, dit-il en avalant une gorgée de café. C’était du jus de chaussettes et il avait mauvais goût.

– Eh bien, on n’entend plus parler que de cette malheureuse femme que vous recherchez, dit-elle.

Sigurdur Oli la regarda, sans comprendre.

– Parmi nous, enfin les gens originaires de Husavik, précisa la femme, comme s’il lui semblait inutile d’expliquer une chose d’une telle évidence à qui que ce soit. Nous n’avons pas eu d’autre sujet de conversation depuis que vous vous êtes mis à sa recherche. Nous avons une association très importante et dynamique ici, à Reykjavik. Je suis persuadée que tout un chacun est au courant que vous recherchez cette femme.