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– Pas d’autre sujet de conversation, répéta Sigurdur Oli comme un perroquet.

– J’ai reçu des coups de téléphone de trois de mes amies originaires du Nord qui vivent ici, à Reykjavik, elles m’ont appelée hier soir. Ce matin, j’ai eu un coup de fil de Husavik. On en parle continuellement.

– Et vous êtes parvenus à quelque chose ?

– En fait, non, répondit-elle en regardant son mari. Qu’est-ce que ce Holberg aurait fait subir à cette femme ?

Elle n’essayait pas de dissimuler sa curiosité. N’essayait pas de cacher son intérêt malsain. Elle se montrait si pressante que Sigurdur Oli, pris d’une sorte de dégoût, surveilla automatiquement sa langue.

– Il s’agit d’une affaire de violence, dit-il. Nous recherchons la victime de ces violences, mais vous le savez probablement déjà.

– Oui, oui, mais… mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’il lui a fait ? Et pourquoi avez-vous attendu tout ce temps ? Je, ou plutôt, nous, dit-elle en adressant un regard à son époux qui venait de s’asseoir sans dire un mot et suivait la conversation, nous trouvons tellement bizarre que cela prenne brusquement une telle importance après toutes ces années. On m’a dit qu’elle avait été violée ? C’est la vérité ?

– Je ne peux malheureusement pas dévoiler d’informations sur le cours de l’enquête, répondit Sigurdur Oli. Et peut-être n’est-ce, du reste, pas important. Je pense que vous ne devriez pas monter cela en épingle, je veux dire, dans vos conversations avec les autres. Êtes-vous en mesure de me communiquer une information qui nous serait utile ?

Le couple échangea des regards.

– Monter cela en épingle ? reprit-elle avec un authentique étonnement. Nous n’en faisons quand même pas toute une histoire. Eyvi, tu trouves que nous en faisons toute une histoire ? (Elle regarda son mari qui semblait hésiter.) Eh bien alors, réponds, mon vieux ! dit-elle vivement et il sursauta.

– Non, on ne peut pas dire ça, ce n’est pas vrai.

Le téléphone portable de Sigurdur Oli retentit. Il ne le flanquait pas négligemment dans la poche de son imperméable comme Erlendur mais le plaçait dans un petit étui soigné accroché à la ceinture de son pantalon aux plis impeccables. Sigurdur Oli demanda au couple de bien vouloir l’excuser, il se leva et décrocha. C’était Erlendur.

– Tu peux me retrouver chez Holberg ? demanda-t-il.

– Qu’est-ce qui se passe encore ? demanda Sigurdur Oli.

– Ça va déménager, répondit Erlendur, puis il raccrocha.

Quand Sigurdur Oli arriva à Nordurmyri, Erlendur et Elinborg se trouvaient déjà sur les lieux. Erlendur se tenait sur le pas de la porte du rez-de-jardin et fumait une cigarette pendant qu’Elinborg s’affairait dans l’appartement. Sigurdur Oli remarqua qu’elle humait l’air, elle passait sa tête au-dehors et reniflait, expirait et reniflait à nouveau. Il regarda Erlendur qui haussa les épaules, jeta la cigarette dans le jardin et ils pénétrèrent ensemble dans l’appartement.

– Tu trouves que ça sent quoi, là-dedans ? demanda Erlendur à Sigurdur Oli. Sigurdur Oli se mit alors à imiter Elinborg et à humer l’air. Ils passaient d’une pièce à l’autre en reniflant, sauf Erlendur dont l’odorat était particulièrement mauvais après de nombreuses années de tabagisme.

– La première fois que je suis entrée ici, dit Elinborg, j’ai eu l’impression que les occupants de l’immeuble ou de l’appartement devaient avoir des chevaux. L’odeur me rappelait celle des chevaux, des bottes, des harnachements ou de choses de ce genre. Le crottin. Exactement comme dans une écurie. C’était la même odeur que celle qu’il y avait dans l’appartement que j’ai acheté quand je me suis mise en ménage, mon premier appartement. Mais les anciens propriétaires n’étaient pas non plus éleveurs de chevaux. C’était simplement dû à la saleté et à l’humidité. Les radiateurs avaient fui sur la moquette et sur le parquet pendant des années et personne n’avait rien fait pour y remédier. Et puis, on avait ouvert un accès vers les égouts et les rats avaient pénétré dans l’appartement. Quand les plombiers avaient nettoyé après eux, ils avaient simplement bouché le trou avec de la paille et coulé une mince dalle de ciment par-dessus. C’était pour ça qu’il y avait toujours ces remontées d’égouts.

– Ce qui signifie ? demanda Erlendur.

– J’ai l’impression que c’est le même genre d’odeur ici, mais en pire. Une odeur d’humidité mélangée à celle du crottin et des rats d’égout.

– J’ai eu une discussion avec Marion Briem, dit Erlendur, sans être certain qu’ils connaissent le nom. Marion a évidemment lu tout ce qui a été écrit sur le quartier de Nordurmyri et elle est parvenue à la conclusion suivante : il ne faut pas oublier que c’est un marais.

Il y eut un échange de regards entre Elinborg et Sigurdur Oli.

– Nordurmyri fait en quelque sorte figure de village indépendant, ici, en plein centre-ville de Reykjavik, poursuivit Erlendur. Les maisons ont été construites pendant et après la guerre. L’Islande est devenue une république indépendante et les rues ont été baptisées d’après les grands hommes des Sagas : la voie de Gunnar, la rue de Skeggi, etc. Dans ce quartier, toute une faune extrêmement diverse de gens s’est rassemblée, des gens plutôt aisés, voire riches, occupant d’opulentes demeures, des gens qui n’avaient pas le sou et louaient des appartements bon marché en rez-de-jardin comme celui-ci. Dans le quartier de Nordumyri, on trouve un grand nombre de studios occupés par des personnes âgées comme Holberg ; bien que nettement plus fréquentables que lui, elles vivent quand même dans ce genre de logements. Je tiens toutes ces informations de Marion.

Erlendur marqua une pause.

– Une autre caractéristique du quartier est l’existence d’appartements en sous-sol comme celui-ci. Autrefois, ils n’étaient pas destinés à servir d’habitation mais un grand nombre de propriétaires les ont modifiés, ont installé des cuisines, des chambres, des salons. Autrefois, ces caves étaient simplement utilisées à des fins professionnelles, enfin, comment est-ce que Marion a appelé ça, déjà ? Des communs. Vous voyez ce que c’est ?

Les deux secouèrent la tête.

– Naturellement, vous êtes tellement jeunes, observa Erlendur sachant fort bien qu’ils ne supportaient pas ce genre de remarque de sa part. Dans les caves comme celles-ci se trouvaient les chambres de bonne. Les meilleures maisons employaient des bonnes. Elles occupaient des pièces dans des trous comme celui-ci. Il y avait aussi la buanderie, la pièce à faire les conserves et le boudin, par exemple, la remise, la salle de bain et tout ce genre de choses.

– Et surtout, n’oublions pas qu’il s’agit d’un marais, n’est-ce pas ? observa ironiquement Sigurdur Oli.

– Tu essaies de nous dire ce qui est le plus important, oui ou non ? demanda Elinborg.

– En dessous de ces caves se trouvent des fondations… dit Erlendur.

– C’est vrai que c’est sacrément original, fit Sigurdur Oli à Elinborg.

– … comme en dessous de toute construction, continua Erlendur sans se laisser déconcentrer par les moqueries de Sigurdur Oli. Si vous discutez avec des plombiers, comme l’a fait Marion Briem…

– Qu’est-ce c’est que ces Marion Briem par-ci, Marion Briem par-là ? demanda Sigurdur Oli.

– … alors, vous découvrirez qu’on les a régulièrement fait intervenir à Nordurmyri de temps à autre à cause de problèmes qui se manifestent parfois très longtemps, des années, voire des décennies après la construction des immeubles en question sur le marais. Cela se produit à certains endroits et pas à d’autres. On peut observer le phénomène sur plusieurs immeubles. Un grand nombre d’entre eux est recouvert de sable de mer et on voit que le revêtement de sable s’arrête en un endroit pour laisser place au mur de ciment nu jusqu’à la terre. Il y a peut-être un espace de cinquante à quatre-vingts centimètres. Le problème, c’est que le sol s’affaisse également à l’intérieur.