Ils décidèrent de se retrouver dans une petite cour circulaire peu éloignée du Palais du Conseil. Nombreux étaient dans la ville les lieux ainsi isolés, situés parfois à quelques mètres seulement d’une artère animée, et cependant tout à fait séparés d’elle. D’habitude on ne pouvait y accéder qu’à pied, après un détour ; quelquefois, ils se trouvaient au centre de labyrinthes habilement agencés qui augmentaient leur isolement. Il était assez caractéristique de Khedron qu’il eût choisi pour lieu de rendez-vous un endroit de ce genre.
La cour avait un peu plus de cinquante pas de largeur et elle était en fait profondément nichée à l’intérieur d’un grand immeuble. Cependant elle semblait n’avoir aucune limite définie, clôturée qu’elle était d’un matériau translucide bleu-vert luisant d’une faible clarté interne. Quoique sans limite apparente, la cour avait été conçue de telle sorte qu’on ne risquait pas de s’y sentir perdu dans l’espace infini. Des murs bas, n’arrivant pas à la taille d’un homme et coupés par intervalles afin qu’on pût passer, réussissaient à donner l’impression de sécurité bien enclose sans laquelle personne, à Diaspar, ne pouvait se sentir totalement heureux.
Khedron était en train d’examiner un de ces murs lorsque Alvin arriva. Le mur était recouvert d’une mosaïque complexe de carreaux de couleur si extraordinairement imbriqués, qu’Alvin n’essaya même pas de s’y retrouver.
« Regardez cette mosaïque, Alvin, fit le Bouffon. Y remarquez-vous quelque chose d’étrange ?
— Non, confessa le jeune homme après un bref examen. Elle ne me plaît pas, mais je ne lui trouve rien d’étrange. »
Les doigts de Khedron coururent sur les carreaux colorés.
« Vous n’êtes pas très observateur, reprit-il. Regardez ces bords, là… Voyez comme ils sont arrondis et polis. C’est une chose que l’on voit très rarement à Diaspar, Alvin. Ceci est usé… L’effritement de la matière sous l’assaut du temps ! Je peux me rappeler l’époque où cette décoration était neuve, il y a seulement quatre-vingt mille ans, au cours de ma dernière existence. Si je reviens en ce lieu dans une douzaine de vies d’ici, ces carreaux seront complètement usés.
— Je ne vois rien de très surprenant à cela, répondit Alvin. Il existe d’autres œuvres dans la ville qui n’ont pas assez de valeur pour être préservées par les circuits à mémoire, sans être assez mauvaises pour être détruites. Un jour, je le suppose, un autre artiste viendra qui fera un meilleur travail. Et l’on ne permettra pas que sa réalisation soit détruite.
— Je connaissais l’homme qui a construit le mur, dit Khedron, tandis que ses doigts exploraient toujours les lézardes de la mosaïque. Curieux que je puisse me rappeler la chose, alors que je ne me souviens pas de l’homme lui-même ! Je ne l’aimais probablement pas, aussi ai-je dû le chasser de mon esprit — le Bouffon eut un rire bref — « Peut-être en fus-je moi-même l’auteur durant une de mes phases artistiques, et puis, contrarié que la ville refusât d’en assurer l’éternité, je décidai d’oublier toute l’affaire. Là… je savais que ce morceau allait tomber ! »
Khedron avait réussi à arracher un éclat de carreau doré et semblait très satisfait de ce petit sabotage, il lança le fragment par terre, ajoutant : « Maintenant, les robots de l’entretien devront s’occuper de la question. »
Il y avait là une leçon pour Alvin, il en était sûr. Cet étrange instinct qu’on appelle l’intuition — qui semble prendre des raccourcis inaccessibles à la simple logique — le lui disait. Il considéra le fragment doré à ses pieds, essayant de le rattacher d’une façon ou d’une autre au problème qui, en ce moment, occupait son esprit.
La réponse ne fut pas facile à trouver, même en se sentant sûr qu’elle existait.
— Je devine ce que vous essayez de me dire, déclara-t-il à Khedron. Il y a des objets dans Diaspar qui ne sont pas préservés par les circuits d’éternité : je ne pourrai donc jamais les trouver en utilisant les régulateurs du Palais. Si je m’y rendais maintenant et que je règle la vision sur cette cour, il n’y aurait pas trace du mur sur lequel nous sommes assis.
— Je pense que vous auriez des chances de voir le mur. Mais il ne serait certainement recouvert d’aucune mosaïque.
— Oui, je comprends bien, fit Alvin, trop impatient maintenant pour s’arrêter à de telles vétilles. Et de la même façon, il pourrait exister certaines parties de la ville qui n’ont jamais été préservées par les circuits d’éternité ; des parties pas encore disparues par usure. Cependant, je ne vois vraiment pas comment cela peut m’aider. Je sais que la muraille extérieure existe et qu’il n’y a là aucune ouverture.
— Peut-être n’y a-t-il pas d’issue, répondit Khedron. Je ne peux rien promettre. Mais je pense que les régulateurs peuvent encore nous apprendre beaucoup de choses si la Calculatrice centrale les laisse. Et elle semble avoir pour vous plutôt de la sympathie. »
Alvin médita cette remarque tandis qu’ils se rendaient au Palais du Conseil. Jusqu’à maintenant, Alvin avait pensé que c’était uniquement grâce à l’influence de Khedron qu’il avait pu avoir accès aux régulateurs. Il ne lui était pas venu à l’esprit qu’une de ses caractéristiques personnelles pût en être la raison. Le fait d’être unique entraînant bien des désavantages, il n’était que juste qu’il y eût quelques compensations…
L’immuable image de la cité occupait toujours la salle où Alvin avait passé tant d’heures. Il la regardait maintenant avec une compréhension nouvelle : tout ce qu’il voyait là existait, mais tout Diaspar n’y était peut-être pas reflété. Cependant, à coup sûr, toute différence devait être insignifiante et, pour autant qu’il pût y voir, indiscernable.
« J’ai essayé de faire ceci il y a de cela bien des années, dit Khedron, s’asseyant devant le régulateur, mais les commandes étaient bloquées pour moi. Peut-être m’obéiront-elles aujourd’hui. »
Lentement, puis avec une confiance croissante au fur et à mesure qu’ils retrouvaient leur agilité oubliée, les doigts de Khedron se déplacèrent sur la table de contrôle, s’attardant un instant aux points nodulaires de la grille enfermée dans le panneau devant lui.
« Je crois que c’est bien ainsi, dit-il enfin. De toute façon, nous le saurons bientôt. »
L’écran s’éclaira, mais au lieu de l’image qu’avait escomptée Alvin parut un message quelque peu déconcertant :
La régression commencera dès que vous aurez réglé la vitesse.
« Imbécile que je suis, grommela Khedron. Tout le reste est fin prêt, et j’oublie le principal ! » Ses doigts couraient maintenant avec une tranquille assurance sur la table, et lorsque le message disparut de l’écran, il se retourna vivement pour observer l’image de la cité.
« Regardez bien, Alvin, annonça-t-il. Je pense que nous allons l’un et l’autre apprendre du nouveau sur Diaspar. » Alvin attendit patiemment, mais rien ne se produisit. L’image de la cité flottait devant ses yeux dans toute sa merveilleuse beauté familière, dont il n’avait pour l’heure pas du tout conscience. Il s’apprêtait à demander à Khedron ce qu’il fallait y chercher, lorsqu’un brusque mouvement attira son attention, et il tourna vite la tête pour le suivre. Ce n’avait été qu’un éclair ou qu’un clignotement entrevus, et il était trop tard pour en voir l’origine. Rien n’avait bougé ; Diaspar était exactement telle qu’Alvin l’avait toujours connue. Il vit alors Khedron l’observer avec un sourire sardonique, et de nouveau regarda la ville. Cette fois, la chose se produisit sous ses yeux.