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« Votre pa est arrivé en ville le lendemain du jour où ils ont enlevé l’épouse d’un rancher — Belinda Doolin. Son mari nous a appelés par jing-jang dès qu’il a pu se défaire de ses liens. Les Crow ignoraient tout du jing-jang, et ce fut leur perte. Certes, il était heureux qu’un pistolero fasse sa ronde dans cette partie du monde ; en ce temps-là, ils avaient le chic pour se trouver là où on avait besoin d’eux.

Il nous fixa du regard.

— Peut-être que ça n’a pas changé. Bref, on a débarqué au ranch alors que la piste était encore fraîche. On aurait pu la perdre en maints endroits — il y a beaucoup d’alios ici, comme vous l’avez sans doute remarqué —, mais votre père avait des yeux prodigieux. Plus acérés que ceux d’un faucon, voire d’un aigle.

Je connaissais bien les talents de pisteur de mon père. Et je savais que ce récit n’avait sans doute aucun rapport avec notre mission et que j’aurais dû dire au shérif d’en venir au fait. Mais jamais mon père ne parlait de sa jeunesse et j’avais envie d’entendre cette histoire. J’en salivais d’avance. Et il apparut par la suite qu’elle avait bien un lien avec notre mission à Debaria.

— La piste se dirigeait vers les mines — que les gens du coin appellent les maisons à sel. En ce temps-là, on avait cessé de les exploiter ; c’était avant qu’on découvre la nouvelle couche.

— Couche ? répéta Jamie.

— Le gisement de sel, expliquai-je.

— Si fait, comme vous dites. Mais la mine était abandonnée à ce moment-là, et c’était un repaire idéal pour ces salopards de Crow. Une fois sortie de la plaine, la piste gagnait un plateau rocheux avant de déboucher sur le Pur d’En-Bas, c’est-à-dire la prairie qui se trouve en contrebas des maisons à sel. C’est là qu’un berger a été tué récemment par quelque chose qui ressemblait à…

— À un loup, dis-je. Nous le savons. Continuez.

— Vous êtes bien informés, hein ? Eh bien, tant mieux. Où en étais-je ? Ah ! oui… ces fameux rochers, Ambush Arroyo, comme on dit maintenant. Sauf que c’est pas un arroyo, mais ça sonne bien, je suppose. C’est là qu’aboutissait la piste, mais Deschain voulait contourner l’obstacle pour l’aborder par l’est. Par le Pur d’En-Haut. Le shérif — il s’appelait Pea Anderson — ne voulait rien savoir. Il tenait à en finir avec ces ordures, et sans perdre de temps. Il leur faudrait trois jours pour arriver au but, affirmait-il, et les Crow risquaient de tuer leur otage et de disparaître dans la nature. Lui, il était bien décidé à foncer, et tout seul s’il le fallait.

« — Sauf si vous me donnez l’ordre de n’en rien faire au nom de Gilead, qu’il a dit à votre pa.

« — Il n’en est pas question, a répondu celui-ci, car Debaria est votre domaine ; le mien est tout autre.

« Tout le monde a suivi le shérif sauf moi. Je suis resté avec votre pa. Avant de partir, le shérif Anderson s’est tourné vers moi pour me dire :

« — J’espère qu’on embauche dans les ranches, Hughie, parce que l’étoile en fer-blanc, c’est fini pour toi. Tu es viré.

« Ce sont les dernières paroles qu’il m’adressa. Il s’en fut avec ses hommes. Steven de Gilead s’accroupit et je l’imitai. Au bout d’une demi-heure de silence — voire un peu plus —, je lui dis :

« — Je croyais qu’on allait faire le tour… à moins que vous ne m’ayez congédié, vous aussi.

« — Non. Il ne m’appartient pas de vous congédier, shérif adjoint.

« — Qu’est-ce qu’on attend, alors ?

« — Des coups de feu.

« Et on les a entendus cinq minutes plus tard. Ainsi que des cris. Ça n’a pas été long. Les Crow nous avaient vus venir — le reflet du soleil sur un éperon ou une boucle de selle, il n’en fallait pas plus à Pa Crow, qui avait un œil de lynx — et ils avaient rebroussé chemin. Ils s’étaient planqués dans les hauteurs pour ouvrir le feu sur Anderson et ses hommes. Les revolvers étaient plus nombreux en ce temps-là, et ils en avaient leur content. Plus une ou deux carabines à répétition.

« Donc, on a fait le grand tour. Ça ne nous a pris que deux jours, car Steven Deschain ne ménageait ni sa monture ni son compagnon. Le troisième jour, on avait dressé le camp au pied de la colline et on s’est levés avant l’aurore. Sans doute l’ignorez-vous — et pourquoi le sauriez-vous ? — , mais les maisons à sel ne sont autres que des cavernes ouvertes à flanc de falaise. Elles abritaient quantité de familles et pas seulement des mineurs. Il en partait des tunnels qui donnaient accès aux profondeurs de la terre. Mais, comme je vous l’ai dit, elles étaient désertes en ce temps-là. Pourtant, nous avons vu un panache de fumée au-dessus de l’une d’elles, et c’était comme si un aboyeur de cirque nous avait encouragés à entrer sous la tente.

« — C’est le moment, a dit Steven, car, ces deux dernières nuits, ils ont dû se croire en sécurité et écluser comme des pirates. Ils sont sûrement en train de cuver. Vous êtes prêt à vous battre avec moi ?

« — Oui, pistolero, je suis prêt.

En prononçant ces mots, Peavy bomba le torse comme par réflexe. Il semblait bien plus jeune.

— Nous avons parcouru à pas de loup les cinquante derniers yards, et votre pa avait l’arme au poing au cas où nous serions tombés sur une sentinelle. Il y en avait bien une, mais ce n’était qu’un gamin et il dormait à poings fermés. Rengainant son pistolet, le Deschain l’a assommé avec une pierre et l’a allongé sur le sol. Plus tard, j’ai vu ce gamin monter sur l’échafaud, les larmes aux yeux, de la merde plein le froc et une corde au cou. Il avait à peine quatorze ans, mais lui aussi avait violenté sai Doolin — la femme que la bande avait kidnappée, et qui aurait pu être sa grand-mère —, et je n’ai pas pleuré quand il a cessé d’implorer pitié. Qui prend du sel doit le payer, comme le savent tous ceux qui vivent ici.

« Le pistolero est entré dans la grotte et je le suivais de près. Ils étaient tous couchés par terre et ronflaient comme des chiens. Par l’enfer, mais c’étaient des chiens ! Emmalina Doolin était ligotée à un poteau. Elle a ouvert de grands yeux en nous voyant. Steven Deschain a pointé le doigt sur elle, puis sur lui, puis il a mis les mains en coupe et a de nouveau pointé le doigt. N’ayez crainte — voilà ce qu’il voulait dire. Jamais je n’ai oublié la gratitude que j’ai lue dans ses yeux lorsqu’elle a hoché la tête en signe d’assentiment. N’ayez crainte : c’est le monde où nous avons grandi, jeunes gens, le monde qui a presque disparu aujourd’hui.

« Puis le Deschain a dit :

« — Réveille-toi, Allan Crow, à moins que tu ne préfères aller dans la clairière les yeux clos. Réveillez-vous tous.

« Ce qu’ils firent. Jamais il n’avait eu l’intention de les ramener tous vivants — c’eût été de la folie, vous le comprendrez sans peine —, mais il ne voulait pas non plus les abattre en plein sommeil. Ils se sont tous réveillés, plus ou moins bien, mais pas pour très longtemps. Steven a dégainé si vite que je n’ai rien vu venir. Il était rapide comme l’éclair. À un instant donné, ses deux revolvers aux crosses en bois de santal reposaient dans leurs étuis ; l’instant d’après, il tirait en rafales, produisant un vacarme assourdissant dans cet espace confiné. Mais ça ne m’a pas empêché de dégainer moi aussi. J’étais armé d’une vieille pétoire que je tenais de mon grand-père, mais j’ai quand même descendu deux de ces salopards. Les deux premières personnes que je tuais, mais pas les dernières, hélas !

« Le seul survivant de cette fusillade n’était autre que le patriarche — Allan Crow en personne. C’était un vieillard chenu, dont la moitié du visage était paralysée par suite d’une attaque ou quelque chose comme ça, mais ça ne l’empêchait pas d’être rapide comme un serpent. Il était en sous-vêtements et son arme était rangée dans l’une de ses bottes, au pied de son galetas. Il s’en est emparé et s’est tourné vers nous. Steven l’a abattu, mais le vieux briscard a eu le temps de tirer. La balle s’est perdue, sauf que…